Sixième rapport du GIEC : résumé pour les décideurs, une occultation problématique – 1/2

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Voici le premier volet d’une analyse du 6e rapport du GIEC à partir d’une lecture critique du résumé pour les décideurs. Le second volet sera publié la semaine prochaine.

La guerre en Ukraine et la campagne pour les élections présidentielles ont éclipsé le sixième rapport du GIEC sur le climat. Les problèmes climatiques et écologiques ont de fait étaient peu présents dans la campagne des présidentielles, y compris chez les candidats se réclamant de l’écologie et quand la question était abordée elle l’était en soi, peu articulée avec toutes les autres problématiques : pouvoir d’achat, travail, inégalités, économie, immigration, institutions, Europe, comme si toutes ces questions n’étaient pas interdépendantes.

Pourtant le résumé du GIEC pour les décideurs (qui, rappelons-le, est approuvé par les gouvernements), sans rompre avec le système capitaliste, aborde ces questions, fait des recommandations concrètes qui pourraient induire des trajectoires permettant de limiter l’augmentation moyenne des températures sur la planète à 1,5 °C ou 2 °C d’ici la fin du siècle.

Le rapport est rédigé en deux grandes parties, une première faisant un rappel des «Développements récents et tendances actuelles », une seconde tournée vers les recommandations et leurs effets possibles.

Première partie : les développements récents et tendances actuelles

« Les émissions anthropiques nettes totales de GES ont continué à augmenter au cours de la période 2010-2019, tout comme les émissions nettes cumulées de CO2 depuis 1850. Les émissions annuelles moyennes de GES (gaz à effet de serre) au cours de la période 2010-2019 ont été supérieures à celles de toutes les décennies précédentes, mais le taux de croissance entre 2010 et 2019 a été inférieur à celui de la période 2000-2009. (confiance élevée) » (traduction par nos soins(1)Le texte du rapport sur le site du ministère de l’Écologie étant uniquement en anglais !) ; mais les rejets de GES continuent à croître.

Et le GIEC précise : « Les émissions nettes de GES anthropiques ont augmenté depuis 2010 dans tous les grands secteurs à l’échelle mondiale. Une part croissante des émissions peut être attribuée aux zones urbaines. Les réductions des émissions de CO2 provenant des combustibles fossiles et des processus industriels, dues aux améliorations de l’intensité énergétique du PIB et de l’intensité en carbone de l’énergie, ont été inférieures aux augmentations des émissions dues à la hausse des niveaux d’activité mondiaux dans l’industrie, l’approvisionnement en énergie, les transports, l’agriculture et les bâtiments (confiance élevée) ».

Mais le rythme des changements est bien trop lent pour tenir les objectifs de l’accord de Paris.

Cependant le GIEC note que : « Depuis le RE5, les politiques et les lois relatives à l’atténuation ont connu une expansion constante. Cela a permis d’éviter des émissions qui se seraient produites autrement et d’augmenter les investissements dans les technologies et les infrastructures à faibles émissions de GES. La couverture politique des émissions est inégale selon les secteurs. Les progrès en matière d’alignement des flux financiers sur les objectifs de l’accord de Paris restent lents et les flux de financement climatique suivis sont répartis de manière inégale entre les régions et les secteurs (confiance élevée) ». Mais le rythme des changements est bien trop lent pour tenir les objectifs de l’accord de Paris.

« Les émissions mondiales de GES devraient atteindre un pic entre 2020 et au plus tard avant 2025 dans les trajectoires modélisées mondiales qui limitent le réchauffement à 1,5 C° (> 50 %) avec un dépassement nul ou limité et dans celles qui limitent le réchauffement à 2 °C (> 67 %) et supposent une action immédiate. Dans les deux types de trajectoires modélisées, des réductions rapides et importantes des émissions de GES suivent tout au long de 2030, 2040 et 2050 (confiance élevée). Si les politiques ne sont pas renforcées au-delà de celles mises en œuvre à la fin de 2020, les émissions de GES devraient augmenter au-delà de 2025, entraînant un réchauffement planétaire médian de 3,2 [2,2 à 3,5] °C d’ici 2100 (confiance moyenne). » C’est sans doute ce paragraphe qui a conduit toute la presse et bon nombre d’ONG à clamer que nous n’avions plus que trois ans pour agir, ce que ne dit pas le GIEC et qui est une stupidité et une vision millénariste de la situation. Il est évident que le niveau de réchauffement dépend à la fois de la vitesse à laquelle nous agissons, mais aussi et surtout de la vigueur et de la teneur des dispositions prises, qu’il s’agit d’un processus cumulatif et adaptatif et pas d’une décision à prendre une fois pour toutes ; c’est d’ailleurs ce que démontrent les recommandations que fait le GIEC.

L’attitude millénariste est une façon de fuir la réalité. Dans une interview au journal Le Monde, Dennis Meadows((Le Monde  du 9 avril 2022, p. 32.)), principal rédacteur du rapport du club de Rome en 1972 Les limites à la croissance revient sur la question de la croissance infinie comme soubassement de nos sociétés et du devenir de notre civilisation droguée au court terme, à cette croissance infinie au profit de certains. Il affirme que « l’élément majeur (de la dynamique des sociétés), c’est que la promesse de croissance infinie est devenue la base du consensus politique » et donc que : « beaucoup de gens tirent de l’argent et du pouvoir à court terme grâce à la croissance, donc résistent au fait de la ralentir » ; et plus loin que : « le problème ne vient pas de la technologie, mais de nos objectifs et valeurs. Si les objectifs implicites d’une société sont d’exploiter la nature, d’enrichir les élites et de faire fi du long terme, alors elle développe des technologies dans ce sens ».

Il n’y a pas de solution sans une réduction drastique de nos besoins en énergie.

Pour lui nos sociétés ne produisent plus de véritable richesse et nous ne « pouvons pas avoir de croissance physique sans entraîner des dégâts à la planète », le coût des ressources devient si élevé que leur utilisation en grande quantité n’est plus possible. L’énergie est la clef du développement, le nucléaire n’étant pas une solution, car trop dangereux et laissant aux générations futures une gestion des déchets pendant plusieurs millénaires, dit-il « l’énergie renouvelable est formidable, mais il n’y a aucune chance qu’elle nous procure autant d’énergie que ce que nous obtenons actuellement des fossiles. Il n’y a pas de solution sans une réduction drastique de nos besoins en énergie. », le niveau de vie moyen va donc baisser, la mortalité augmenter ou la natalité être réduite.

Si encore en 1972, il était possible « de ralentir ce processus, et de garder la démographie et la consommation à des niveaux soutenables », ce n’est plus possible. Les changements climatiques, l’épuisement des ressources, la pollution de l’eau et son manque dans de plus en plus de régions et de pays vont entraîner des désordres et des catastrophes et si « les gens doivent choisir entre l’ordre et la liberté, ils abandonneront la seconde pour le premier. Je pense que nous allons assister à une dérive vers des formes de gouvernement autoritaires ou dictatoriales. »

Dans ces conditions, « la limitation du changement climatique est utile, mais revient à donner une aspirine à quelqu’un atteint d’un cancer ? Cela l’aidera seulement à se sentir mieux temporairement. Il faut mettre fin à la croissance incontrôlée, le cancer de la société », et de pointer la limite des actions en cours qui évacuent pour l’essentiel ces problématiques des limites physiques que rencontrent le mode de développement actuel : « les jeunes peuvent manifester autant qu’ils veulent pour le climat, cela ne fera pas baisser le CO2 et n’empêchera pas la mer de monter. Mais, ajoute-t-il peut-être que cela aidera à mieux s’adapter aux changements ».

Pendant la campagne des présidentielles, aucun des candidats, pas plus que la presse, n’a abordé cette question des limites physiques des actions possibles pour lutter contre les dérèglements climatiques et encore moins les conséquences concrètes sur les modes de vie dans notre société industrielle ; toutes les solutions proposées reposaient de fait sur le « consensus implicite de la croissance ». Certes, Meadows non plus ne va pas au bout de son raisonnement, car pour rompre avec ce consensus il faut rompre avec le système social qui le porte, avec lequel il est consubstantiel : le système capitaliste. Mais cette rupture est impossible si nous n’examinons pas en profondeur au plan théorique et pratique les questions que nous pose Meadows, abordées par ResPublica dans plusieurs publications. Sans cette prise en compte, les propositions risquent de n’être que des incantations comme les objectifs de neutralité carbone pour 2050 dans trente ans, alors que les rejets continuent à augmenter. Toutes les propositions de réduction risquent alors d’apparaître comme des gadgets politiques pour campagnes électorales. C’est aussi un des problèmes des recommandations du GIEC, qui devant être approuvées par les gouvernements des parties, auront toujours des difficultés à aller au bout de leur logique et à remettre en cause l’ordre établi et le système capitaliste.

A suivre.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Le texte du rapport sur le site du ministère de l’Écologie étant uniquement en anglais !