Mieux comprendre la France rurale avec « Ces gens-là »

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L’activiste écologiste Lumir Lapray livre un témoignage indispensable sur la France rurale à partir de son expérience, celle d’un retour à son département d’origine, l’Ain. « Ces gens-là ». Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (publié en septembre 2025 chez Payot, 216 p., 19,5 €) est un essai dont la gauche doit se saisir pour reconquérir une partie de l’électorat populaire en zone rurale.

Des situations rurales très diverses

Dans la lignée de travaux récents, comme ceux de Benoît Coquard sur l’Est et le Nord désindustrialisés(1)Lire notre précédent article sur Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-lu-et-a-lire/ceux-qui-restent-dans-les-regions-sinistrees/7436588. ou de Félicien Faury dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur(2)Lire notre critique au sujet Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-debats-politiques/le-racisme-sattrape-t-il-a-propos-de-louvrage-de-felicien-faury-des-electeurs-ordinaires-enquete-sur-la-normalisation-de-lextreme-droite/7438085., ce livre s’attache à décrire les situations et les représentations politiques d’électeurs et d’électrices des classes populaires, mais en ruralité.

La démarche est cependant ici différente puisqu’il s’agit d’abord du témoignage et d’une proposition politique émanant d’une militante, qui a d’ailleurs été nourrie par des voyages dans les zones rurales aux États-Unis. Mais, comme le souligne d’ailleurs l’autrice, la « ruralité » ne constitue pas un bloc homogène, il n’y a pas une ruralité, mais des ruralités : « les campagnes françaises sont plurielles ». Elle cherche d’ailleurs à décrire précisément les caractéristiques sociales et économiques de son département, grâce à une compilation de données statistiques, qui font écho au vécu de ses connaissances. L’Ain est donc un département moins touché par le chômage que la moyenne nationale, où la majorité des habitants sont propriétaires de maisons individuelles ; malgré cela, le Rassemblement national y est bien implanté.

Des vies sur le fil

À travers les paroles et le vécu de ses proches, Lumir Lapray cherche à comprendre les contraintes qui pèsent sur une partie de la population salariée, propriétaire, mais victime d’un sentiment d’insécurité. Ces ménages, très dépendants de leur véhicule du fait de l’étalement périurbain et de l’éloignement des services publics, font face à un « coût résidentiel » tel que le moindre accident (suspension du permis, par exemple) peut entraîner de graves difficultés. La force de cet essai est de faire résonner des politiques publiques avec le quotidien de ces populations : c’est le cas pour les déplacements, mais aussi pour le monde du travail. L’Ain est en effet un département industriel où se trouvent des entrepôts logistiques, entreprises désertées par les syndicats et où une grande partie des employés sont intérimaires, d’où des conditions de travail assez mauvaises.

Pour autant, le travail est très valorisé chez ses proches et la figure de l’assisté agit véritablement comme une figure repoussoir. Dans un chapitre très éloquent, elle démontre comment le sentiment de fierté tiré du travail — et la dignité qu’il confère, un sentiment sans doute nécessaire dans un monde dont les règles nous échappent de plus en plus — façonne en retour une colère vis-à-vis d’autres catégories de la population considérées comme planquées, par exemple les fonctionnaires.

Si, dans son essai, Lumir Lapray confirme certaines idées présentes chez d’autres sociologues, notamment la défiance vis-à-vis des élites intellectuelles, consécutive à des parcours scolaires heurtés, elle montre aussi combien il est parfois trompeur et réducteur de vouloir schématiser les priorités politiques des individus, par exemple entre le pouvoir d’achat, l’immigration et la sécurité. Avec lucidité, elle cherche également à analyser les ressorts du racisme dans son territoire.

Partir des aspirations des gens

Outre la description de la vie de ses connaissances, Lumir Lapray propose une analyse de leur vision de la société et de leur système de valeur. Or, il est primordial d’avoir conscience de ces représentations afin de mieux adapter certains discours politiques. Partant de là, elle propose des pistes pour renouer avec ces classes populaires et leurs aspirations. Si son essai n’a pas la prétention d’un ouvrage de sociologie, les exemples choisis et les thèmes traités sont à chaque fois percutants et mis en relation avec les travaux d’autres chercheurs. Il en résulte un ouvrage très agréable à lire et stimulant, qui invite d’abord à renouer, autant politiquement que personnellement, avec ces classes populaires pour faire refluer l’extrême droite et, peut-être, construire une future majorité pour la gauche.

Notes de bas de page