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Depuis 50 ans, le capitalisme s’adapte à sa crise sur le dos de l’école

lundi 12 janvier 2015
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Depuis la crise du fordisme, il y a près de 50 ans, le capitalisme français s’est mis petit à petit en ordre de marche pour sortir la France du modèle de la République sociale qui avait été mis en place par le programme du Conseil national de la Résistance : « Les jours heureux ». En quelques décennies, ils ont remis en cause tous les éléments sans exception du modèle mis en place en 1945. D’ailleurs, Denis Kessler, l’un des acteurs majeurs de cette contre révolution néolibérale l’attestait clairement dans la revue Challenges le 4 octobre 2007 : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » Ils ont modifié de fond en comble les institutions et les politiques économiques, mais ils ont aussi attaqué frontalement l’ensemble de la sphère de constitution des libertés (école, services publics, protection sociale).
Voyons dans cette chronique comment ils se sont organisés pour fabriquer l’école néolibérale, en suivant deux voies tout à fait compatibles qui se sont in fine rejointes dans l’école dite « des compétences » qui est une école avec de moins en moins de connaissances.

D’abord, la bourgeoisie a estimé qu’elle devait réduire, sur longue période, les moyens mis dans l’école et les réserver à quelques-uns (reproduction sociale oblige !) parce que ces dépenses pèsent trop sur les profits, mais aussi de conserver le plus longtemps possible une apparence républicaine de pure forme pour masquer l’abandon de la République réelle. Dans cette société du spectacle, il fallait maquiller les véritables raisons de cette politique et construire le discours spectaculaire qui devait à terme justifier le mouvement réformateur néolibéral.Entrent alors en action les idiots utiles du mouvement réformateur néolibéral aux fins d’adapter l’école à ce dernier.
Les adaptateurs au mouvement réformateur néolibéral, ce sont les Prost, Legrand, Meyrieu (bras droit de Claude Allègre) et consorts. Contre la liberté pédagogique, ils ont promu le pédagogisme. Contre la démocratisation, ils ont promu la massification. Soutenus par la nébuleuse des sciences de l’éducation, ils ont développé l’illusion pédagogiste de l’élève constructeur de son propre savoir. Ils ont même tenté de théoriser l’illusion numérique pour y parvenir. La transmission du savoir être a remplacé la transmission des savoirs pour 15 % de la classe d’âge. Ils ont développé l’opposition absurde entre apprendre et comprendre, entre déchiffrer et comprendre, entre règles et abus de pouvoir. Ils ont accepté de continuer l’orientation par l’échec. Ils ont affaissé la mobilité sociale par l’école. Ils ont accepté la ghettoïsation scolaire. Ils ont développé la “tribalisation” de l’échec scolaire. Contre l’instruction pour tous, ils ont développé l’imposture de la discrimination positive. Ils ont développé le mot d’ordre du 80 % de la classe d’âge titulaire du baccalauréat en dévalorisant le bac avec la multiplication des bacs à options dont certains sont des voies de garage pures et simples.

Et pour assurer la reproduction sociale de la bourgeoisie, la massification anti-démocratique a été de pair avec le développement des filières pour les enfants de la bourgeoisie via les options, notamment les langues étrangères, et avec le développement de l’école privée confessionnelle comme futur refuge de l’élitisme bourgeois à côté des établissements des beaux quartiers. L’école à plusieurs vitesses en somme ! À noter qu’aujourd’hui, un élève de l’école privée confessionnelle sous contrat a plus de moyens qu’un élève de l’école publique. Le lobby catholique, autre soutien du mouvement réformateur néolibéral, a réussi son objectif de la « parité financière » des « deux écoles ». Aussi, ce que payent les parents à l’école privée confessionnelle, c’est du plus ! Nous ne sommes plus en République !

Face à ces destructeurs, il ne s’agit pas de promouvoir un républicanisme désuet et élitiste au mauvais sens du terme. L’école selon Jules Ferry était certes républicaine, mais elle reflétait l’état de la société de la fin du XIXe siècle largement paysanne et marquée par l’Eglise. En outre, elle n’ambitionnait pour tous les enfants qu’un niveau scolaire limité (l’accès à l’enseignement secondaire long était très difficile), et les contenus d’enseignement, malgré leur dette à l’égard des Lumières, comportaient aussi une bonne part de bien-pensance conformiste. Nous sommes au XXIe siècle dans une société plus urbaine et plus sécularisée. Nous avons les moyens d’engager la démocratisation de l’école et non une simple massification qui n’améliore rien. Du reste, les républicains qui depuis quarante ans se sont opposés à la politique des « réformateurs » hostiles à l’instruction ne s’y sont pas trompés : c’est à Condorcet qu’ils se sont référés, sachant qu’on y trouve les principes fondamentaux pour penser l’école républicaine.

Aujourd’hui, l’école des connaissances est remplacée par l’école des compétences sans que l’acquisition des connaissances soit une priorité ! S’est engagé, dans le tumulte de la réforme dite des « rythmes scolaires », le début du remplacement, au sein de l’école publique, des enseignants bac +5 par des animateurs BAFA. Il fallait bien « dégraisser le mammouth » ! Mais bien sûr, cette réforme ne s’appliquera pas à l’école privée confessionnelle et pour cause !

Mais si la mobilité sociale de l’école s’est effondrée, il faut rajouter les 130 000 élèves qui sortent chaque année du système éducatif sans diplôme et sans qualification. Pour beaucoup d’entre eux ils sont illettrés. Quelle réussite des politiques éducatives depuis quarante ans !

De nombreuses études ont été produites. En 1997, le rapport de l’inspecteur général Ferrier tirait déjà la sonnette d’alarme : « Selon les années, ce sont entre 21 et 42 % des élèves qui, au début du cycle III (entrée en CE2), paraissent ne pas maîtriser le niveau minimal des compétences dites de base en lecture ou en calcul ou dans les deux domaines. Ils sont entre 21 % et 35 % à l’entrée du collège. » En 2007, Manesse et Cogis ont montré concernant l’orthographe, que les collégiens de 2007 étaient au niveau des CM2 de 1987. Alain Bentolila déclare que 70 % des copies de licence à l’université ont plus de huit fautes d’orthographe par page. 40 % de ces fautes sont de nature grammaticale : accords, morphologie verbale, etc. On sait depuis longtemps que les difficultés en mathématiques sont principalement dues à une difficulté de compréhension des énoncés.

Si les lois scolaires des années 1880 ont lutté victorieusement contre l’analphabétisme et pour l’instruction, c’est grâce à l’alliance de classe entre le mouvement ouvrier et la bourgeoisie montante contre la bourgeoisie rentière, l’Église, la droite cléricale et les monarchistes. Aujourd’hui, le mouvement réformateur néolibéral n’a pas besoin de lutter contre l’illettrisme et le prolétariat n’est pas aujourd’hui en état de force propulsive. Tout le reste n’est que fioriture et débat de salon !

L’école, pierre angulaire de la République, ne peut se déterminer que par rapport à elle. Il n’y a point de salut pour l’école sans une lutte opiniâtre contre le mouvement réformateur néolibéral. Mais même cela n’est pas suffisant. La période n’est plus la même. Car nous pensons qu’il n’y a plus d’alternative au sein du capitalisme1. Le pli historique ouvert par la Renaissance au XVIe siècle semble bien condamné.

Et pour changer de modèle politique, il faut une alliance de classe organisée autour du prolétariat sans lequel il n’y aura pas de force propulsive. Il est nécessaire alors de penser une école qui transmette des connaissances pour former le futur citoyen, pour tenir la promesse de la République sociale2 d’une forte mobilité sociale, d’amener 100 % d’une classe d’âge à un diplôme et une qualification, d’éradiquer l’illettrisme, de n’accepter les différences entre les élèves que par leurs vertus et leurs talents et non par leur appartenance sociologique !

Vous me direz que c’est plus dur ! Vous avez raison ! Mais c’est la seule voie possible !

 

NDLR – Outre les deux textes suivants du sommaire de ce numéro 770, nous proposons au lecteur soucieux de comparaisons internationales les lectures ci-dessous :

Privatiser l’école en France ? Pas tout à fait une fiction, par Louise Tourret, 5 septembre 2013 : http://www.slate.fr/story/77312/privatiser-ecole-france-pas-tout-fait-une-fiction
Education: la Suède n’en peut plus du tout-privé, par Laurent Mouloud, 21 décembre 2013 : http://www.humanite.fr/education-la-suede-nen-peut-plus-du-tout-prive

 

 

  1. Néolibéralisme et crise de la dette de Michel Zerbato et Bernard Teper, chez 2ème édition (8,5 euros). []
  2. Penser la République sociale pour le XXIe siècle par Pierre Nicolas et Bernard Teper, chez Éric Jamet éditeur (deux tomes 10 euros chacun). []
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