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L’obscurantisme programmé par la réforme Blanquer de la formation des enseignants Des armes pour le terrorisme islamique

samedi 24 octobre 2020

Le ministère de l’Éducation Nationale a mis en place au printemps dernier une réforme de la formation des enseignants, dite réforme Blanquer[1]. Un des points important est la refonte des épreuves des concours de recrutement, notamment du concours de professeurs des écoles (CRPE) et de professeurs du second degré (CAPES). Les projets en ont été communiqués officieusement et soulèvent l’indignation de certains jurys[2] et des spécialistes des disciplines[3], qui dénoncent en elle la fin d’une école républicaine qui instruise et apprenne à penser. Ces nouvelles dispositions prennent une signification particulière à l’heure où le terrorisme religieux frappe à la porte de l’école.

Au fil des réformes durant les précédentes décennies, les épreuves dites « académiques » (qui évaluent les connaissances des candidats et leur maîtrise des savoirs qu’ils vont devoir enseigner) ont été mises à mal. Mais ici, le saut est radical.

Dans la version actuelle, les épreuves se distribuent entre deux épreuves écrites d’admissibilité toutes deux académiques (français et mathématiques pour le CRPE ; dissertation, puis langue française en lettres modernes ; question d’histoire ou géographie, puis commentaire de documents, etc.), et deux épreuves orales d’admission : une « mise en situation professionnelle » (un cours ou une explication de texte) et une épreuve sur dossier (épreuve pédagogique ou didactique portant sur un sujet de la discipline).

Dans la nouvelle version, la seconde épreuve académique est remplacée par une épreuve pédagogique. La première épreuve orale est elle aussi pédagogique : « conception et d’animation d’une séance d’enseignement » (ce qui suppose que l’enseignant anime et que c’est ce qui définit un cours). La nouveauté est dans l’institution d’une seconde épreuve orale « d’entretien sur la motivation du candidat et sa connaissance de l’environnement et des enjeux du service public de l’éducation, sa capacité à incarner et verbaliser les valeurs de la République et à se positionner en fonctionnaire. L’oral d’entretien doit permettre au candidat de faire valoir son parcours, mais aussi de valoriser ses travaux de recherche. »

Au total, seule la première épreuve d’écrit est vraiment académique. Dans les autres épreuves, la vérification des connaissances des candidats n’est pas l’objectif central, et elle n’intervient pas dans l’épreuve d’entretien (sauf très éventuellement à propos des « travaux de recherche », qui pourraient bien n’être que pédagogiques). Cela va dans le sens des prévisions du ministère, qui s’assigne dans le schéma des formations aux concours une ambition de seulement 45 % pour le secondaire consacrés à la maîtrise des savoirs fondamentaux (55 % pour le premier degré, mais incluant des éléments de morale, parmi lesquels la « transmission des valeurs républicaines », qui ne sont pas des savoirs académiques). La vérification des connaissances des candidats sera donc minimale, et cela alors que, dans la réalité actuelle, leur niveau est souvent faible, parce que les meilleurs étudiants, sauf ceux qui se sentent une vocation, vont exercer d’autres métiers. La préparation du concours pourrait être un moment de mise à niveau, ce que sont (partiellement) les préparations aux concours actuels. Mais le ministère a trouvé une autre solution, qui est de vérifier le moins possible ce niveau.

Un tel mépris des savoirs va exactement à l’opposé de ce qu’est l’école de la République, que le ministre de l’Éducation nationale prétend défendre et illustrer : l’instruction républicaine pour but l’émancipation des citoyens, et pour cela l’apprentissage de l’esprit critique, l’esprit d’examen à l’égard de toute croyance, y compris de celles qui pouvaient sembler des évidences et qui ne sont que des opinions. Or cet exercice de l’esprit critique, indispensable à la liberté, est, pour reprendre la formule de Condorcet, « impossible à l’ignorant ». Il se construit par l’acquisition de savoirs, par le jeu des confrontations, des doutes et des méthodes que requièrent ou suscitent ces savoirs multiples. Une accumulation de savoirs mal entendus ne garantit sans doute pas la formation de l’esprit critique. ; mais l’absence de savoir garantit encore plus sûrement l’asservissement à toutes les manipulations. Dans les conflits, elle engendre aussi l’impossibilité de définir clairement les désaccords, d’exprimer des arguments et d’entendre ceux des autres, et favorise la violence aveugle.

Ce reniement de l’esprit critique, c’est précisément ce que dit la seconde épreuve orale « d’entretien ». Cette épreuve était en gestation depuis la réforme dite de la « mastérisation des concours », en 2009, où la thématique « Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable » avait été introduite au détour d’une des épreuves orales, avant qu’un arrêté de 2010[4] ne l’insère parmi les dix compétences professionnelles de l’enseignant. Désormais, elle devient l’objet d’une épreuve spécifique, au détriment des savoirs.

Qu’on demande aux enseignants d’agir dans le cadre de leur mission de fonctionnaire au service de l’intérêt public, quoi de plus légitime ? mais l’entretien vise à vérifier plus que la connaissance du système éducatif et de ses règlements : on lui demande d’« incarner » des « valeurs ». On se demande quel est exactement le périmètre de ces « valeurs » de la République dans un pays qui laisse fermer des usines quand les actionnaires s’enrichissent. Le principe même de l’entretien, inspiré de l’entretien d’embauche en entreprise, accorde lui-même une place de premier plan à la subjectivité, à l’opposé de l’objectivité (toujours imparfaite, certes, mais qui n’en reste pas moins un principe nécessaire) qui doit être celle d’un concours : les candidats seront invités à se conformer au politiquement correct attendu, naïvement et, dans le meilleurs des cas, hypocritement. À l’opposé de la liberté d’esprit que la République laissait à ses professeurs, dans le cadre de leurs devoirs de fonctionnaires, précisément parce qu’ils devaient la communiquer à leurs élèves.

Pour finir le tableau de la réforme Blanquer de la formation des enseignants, mentionnons un point suffisamment dénoncé et qui n’est pas ici notre sujet central : le concours, qui jusqu’ici se passait à bac + 4 (fin d’année de master 1), serait déplacé à bac + 5 (master 2). Actuellement, après le concours, les lauréats sont stagiaires et payés comme professeurs débutants jusqu’à leur titularisation pédagogique à bac + 5. Dans la nouvelle formule, n’ayant pas passé le concours, ils pourront seulement recevoir, durant leur année de master 1, une bourse de 600 € mensuels environ. Il y a de quoi décourager les candidats d’origine modeste, donc aggraver la crise de recrutement que connaît l’Éducation Nationale : d’où une nouvelle du diminution du niveau des concours, donc de la qualité des savoirs dispensés à la jeunesse.

Avec de tels maîtres, avec une telle conception de l’enseignement, comment la république peut-elle faire face au terrorisme islamique ? À la suite de l’attentat du Bataclan et du Stade de France, Najat Vallaud-Belkacem avait proclamé la « grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République ». Elle avait annoncé « onze mesures » dont, cinq ans plus tard, on peut en mesurer les effets. À cette occasion, nous avions analysé ces mesures dans un article[5] dont, malheureusement, rien n’a vieilli. La démolition de l’école républicaine a continué, tout comme, depuis le début des années 1960 et encore plus depuis l’affirmation du nouvel ordre libéral, elle a été méthodiquement organisée sous le prétexte d’une fausse démocratisation, et cela quelle que soit la couleur des gouvernements, d’accord entre eux sur l’essentiel malgré les nuances.

Rappelons que refuser le savoir aux jeunes des quartiers défavorisés, sous prétexte qu’il faut « se mettre à leur niveau », c’est consacrer et conforter les inégalités ; c’est les payer en monnaie de singe quand par ailleurs les ministres prétendent lutter contre l’échec scolaire ; c’est les condamner à la misère sociale et au ressentiment. C’est aussi les laisser intellectuellement désarmés en proie facile pour le premier prêcheur venu, qui transformera ce ressentiment en haine.

Rappelons aussi que c’est aller à l’encontre de la cause qu’on prétend défendre que de parler de « valeurs » de la république. On ne le redira jamais assez : de même que la laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres en matière de croyances religieuses, de même les principes républicains (parmi lesquels la liberté de conscience et le droit de critiquer toutes les religions) ne sont pas des « valeurs », car des valeurs sont nécessairement subjectives, relatives et appellent une adhésion d’ordre affectif à une communauté : la république, comme la laïcité, est un dispositif rationnel permettant à tous, quelle que soit leurs origines ou leurs croyances, de vivre ensemble sans que personne empiète sur les droits de l’autre. Pour la même raison, l’école n’est pas un « service public » dont chacun serait  libre ou non de profiter comme on prend le train ou comme on consomme de l’électricité, mais une institution indispensable à la république, et qui s’impose intégralement à tous. Opposer à l’islam politique des « valeurs », fussent-elles républicaines, c’est opposer un système de croyance à un autre. La seule ligne de défense, c’est celle qui fait de l’école, pour tous, le lieu de formation des esprits libres, garanti par la puissance publique. C’est ce que veulent actuellement les enseignants.

C’est aussi ce que proclament hautement le ministre de l’Éducation nationale et, derrière lui, le président de la République et son gouvernement ; et en le proclamant, implacablement ils font tout le contraire.

NOTES

[1]. https://www.education.gouv.fr/devenir-enseignant-une-meilleure-formation-initiale-et-des-parcours-plus-attractifs-pour-entrer-dans-3170 ; pour une analyse d’ensemble, voir par exemple https://academia.hypotheses.org/13695.

[2]. https://actualites.ecoledeslettres.fr/wp-content/uploads/2020/03/position_membres_du_jury_du_capes_philosophie_et_signataires_15.01.20.pdf.

[3]. https://www.change.org/p/pour-que-le-fran%C3%A7ais-reste-une-langue-ma%C3%AEtris%C3%A9e?cs_tk=Ar9Cxb18nrdIBeVzeF8AAXicyyvNyQEABF8BvHNpjjhkTJlQnTGSbGHewPY%3D&utm_campaign=27be3d2d49b54c4d916016a9e568f920&utm_content=initial_v0_0_1&utm_medium=email&utm_source=guest_sign_login_link_reminder_1&utm_term=cs.

[4]. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000022485632/.

[5]. https://www.gaucherepublicaine.org/respublica/la-grande-mobilisation-de-lecole-pour-les-valeurs-de-la-republique-quelle-efficacite-quelle-laicite/7394458.

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