L’Abandon : les derniers jours de Samuel Paty à l’épreuve des faits

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Que s’est-il passé dans la vie de Samuel Paty avant son assassinat à la sortie du collège où il enseignait ? L’Abandon, le film qui revient sur les onze derniers jours du professeur d’histoire-géographie, était présent hors-compétition lors de la 79e édition du Festival de Cannes ; il est déjà diffusé en salles de cinéma depuis le 13 mai.

L’idée de tirer un film de fiction des derniers jours de Samuel Paty avait de quoi éveiller des réticences. Comment parler de l’assassinat en 2020 de ce professeur du collège de Conflans-Sainte-Honorine par un extrémiste religieux sans tomber dans le cinéma d’horreur ? Comment trouver la juste distance pour raconter une histoire qui a frappé les esprits, même au-delà de l’échelle nationale ? Comment dire sans se tromper ce que des mois d’enquête ont peiné à reconstituer ?

Pourtant, si L’Abandon, de Vincent Garenq, sonne juste, c’est précisément parce qu’il se passe de commentaires et s’en tient aux faits.  

La rumeur assassine

La mise en scène joue la carte de la sobriété : le récit se déroule selon une progression chronologique qui suit aussi bien le professeur, incarné par Antoine Reinartz, que les autres acteurs directs ou indirects de l’engrenage dans lequel il se trouve pris. Le film rappelle, point par point, comment le mensonge d’une collégienne au sujet d’un cours sur la liberté d’expression auquel elle n’était pas présente a fait enfler la fausse rumeur d’une discrimination envers les élèves musulmans.

Une rumeur, que le bouche-à-oreille finit par déformer tout à fait, jusqu’à l’absurde : on suit ainsi Samuel Paty lorsqu’il se rend au commissariat pour porter plainte pour diffamation, en réponse à la plainte préalablement déposée contre lui par le père de la jeune menteuse pour… « diffusion d’images à caractère pornographique incluant des mineurs ». Mais chaque étape pour tenter d’échapper à ce macabre engrenage finit par dérailler. Personne n’est accusé individuellement. La faute est globale, l’abandon collectif. Mais pourtant pas total : quelques figures de parents d’élèves ou de collègues viennent nuancer le titre du film. 

Une introduction dérangeante

Dans ce portrait réaliste des mécanismes sociaux, ce sont les rares tentatives d’originalité cinématographique qui gênent. Ainsi de la séquence d’ouverture du film, prolepse(1)Figure par laquelle on va au-devant des objections de l’adversaire, en les formulant soi-même par avance et en y répondant. qui nous propulse quelques minutes avant la mort de Samuel Paty. Sa voix résonne et nous dit qu’il avait toujours rêvé d’être un héros, mais qu’il ne pensait pas être exaucé à ce point. Étrange entrée en matière, qui suscite un sentiment de malaise : car qui lui prête ces pensées ? Et pourquoi ? Pour dire qu’il n’est pas mort pour rien ?

Début d’autant plus déplacé que ce mécanisme de voix off n’est jamais repris dans la suite du film, pas plus que cette façon de filmer, instable et très proche du visage de l’acteur, comme pour l’isoler du reste du monde.

Mais si cette introduction dérange, c’est surtout parce qu’elle sous-entend que ce qui est arrivé à Samuel Paty était inéluctable. Or, cette lecture relève d’une interprétation téléologique des faits, qui va à l’encontre de l’idée portée par le livre de Stéphane Simon, dont L’Abandon est une libre adaptation. Intitulé Les derniers jours de Samuel Paty : Enquête sur une tragédie qui aurait dû être évitée, celui-ci souligne au contraire, dès le titre, que Samuel Paty aurait pu échapper à la mort. Publié aux éditions Plon en 2023, le livre montre justement du doigt la défaillance des institutions dans la défense de l’un de leurs fonctionnaires. On sait d’ailleurs que Mickaëlle Paty, l’une des deux sœurs du professeur, consultante aussi bien sur le livre que sur le film, a porté plainte avec constitution de partie civile contre les manquements de l’État pendant la période comprise entre le début de la rumeur et l’assassinat de Samuel Paty. Le livre comme le film dressent la liste des erreurs successives qui ont mené à la décapitation de l’enseignant. Et le titre du film, L’abandon, porte l’idée d’une responsabilité plurielle.

Un producteur marqué à droite et à l’extrême droite

Son réalisateur Vincent Garenq, est habitué des films « dossier » : il a traité le procès Outreau dans Présumé coupable et abordé le cas de Clearstream dans L’enquête. Le choix du livre découle-t-il d’une volonté de s’en tenir à une approche journalistique de l’affaire ? Il est vrai que son auteur, le producteur de télévision Stéphane Simon, a tout le profil de l’homme habitué des médias. D’abord journaliste de presse écrite, il passe du côté de la rédaction en chef et de la production pour Thierry Ardisson (Entrevue et Rive droite/ Rive gauche), puis fonde des sociétés de production d’émissions de télévision et de documentaires et cinéma (TéléParis et Outside films), tout en animant plusieurs émissions (notamment sur Sud Radio).

Cet incontournable du paysage audiovisuel français aurait par ailleurs participé à la mise en valeur médiatique de plusieurs campagnes lors de l’élection présidentielle de 2017, via sa société Open Media Factory, notamment celle de Marine Le Pen et Valérie Pécresse. Il est également producteur de « Michel Onfray TV », chaîne du philosophe éponyme, qui s’exprime régulièrement sur la chaîne CNews avec des propos de plus en plus marqués à l’extrême droite. Mais, surtout, Stéphane Simon a déjà produit un documentaire sur Samuel Paty, construit autour du témoignage de Mickaëlle Paty, intitulé Au nom de mon frère : les derniers jours de Samuel Paty, documentaire au sein duquel les experts convoqués sont essentiellement de droite et d’extrême droite…

N’y avait-il vraiment que Stéphane Simon qui se soit emparé de l’histoire de Samuel Paty ? Si l’adaptation de Vincent Garenq est dépourvue de toute prise de position politique et éveille, malgré son titre pessimiste, quelques lueurs d’espoir, le choix du livre dont elle est tirée peut soulever des questionnements, surtout quand le film en question est également produit par l’auteur du livre (L’Abandon est coproduit par Outside films, la société de Stéphane Simon). Le film a néanmoins des qualités dans sa réalisation, grâce au travail de Vincent Garenq, qui propose une approche très objective des faits. Il pourra servir de document de référence, y compris pour un jeune public.

Pour aller plus loin, d’autres projets aux interprétations des faits moins tendancieuses

Pour ceux qui souhaiteraient prolonger la réflexion sur « l’affaire Paty », un autre projet se prépare et sortira bientôt sur les (petits) écrans : un téléfilm de Rodolphe Tissot, qui devrait s’intituler La Rumeur. Un titre provisoire, mais qui semble répondre à « l’abandon ». Une autre sœur de Samuel Paty a été consultante sur le projet. Gaëlle Paty, plus discrète que Mickaëlle, s’est brouillée avec cette dernière après la mort de leur frère. Elle expliquait lors du procès : « nous devons à Samuel de ne pas céder aux chantres de la récupération politique nauséabonde. »  

Quant aux faits, s’ils constituent le cœur du film de Vincent Garenq, ils sont à retrouver de façon plus authentique encore dans le documentaire de Christine Tournadre, Samuel Paty, le temps de la justice (2026), qui relate le procès, et fait suite à un autre documentaire de la même cinéaste, réalisé en 2023 juste après les événements : Le collège de Monsieur Paty

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Figure par laquelle on va au-devant des objections de l’adversaire, en les formulant soi-même par avance et en y répondant.