LULA S’ENGAGE POUR LES MINORITÉS ET DÉFIE L’EXTRÊME-DROITE

Nous publions cet article de notre correspondant au Brésil sur l’investiture du Président Lula, au moment même où les partisans fascisants de Bolsonaro ont envahi le Parlement, la Cour suprême et la Présidence à Brasilia. ReSPUBLICA apporte tout son soutien aux forces démocratiques et populaires, contre ces menées factieuses et putschistes visant le président Lula, élu par le peuple brésilien.

Le 1er janvier Luiz Inacio « Lula » Da Silva, 39e président du Brésil, a pris ses fonctions, conséquence de l’élection du 30 octobre dernier. Depuis deux mois, le pays se préparait à rompre avec un personnage inquiétant et dangereux, Jair Bolsonaro, devenu une sorte de fantôme depuis sa courte défaite, si courte : 1,7 % des voix séparait les deux candidats.

Le contexte des deux derniers mois

Bolsonaro

Après sa défaite, Jair Bolsonaro a mis plusieurs jours avant de se présenter à nouveau devant les médias. Il a finalement fait une courte allocution, puis est reparti aussitôt sans reconnaître la victoire de son adversaire et a laissé le soin à son ministre de la Présidence de donner des indications sur l’organisation de la passation des pouvoirs, seul signe de son acceptation de la défaite.

Jair Bolsonaro n’a pas non plus fait allusion, en tant que chef d’État en exercice, aux nombreux troubles à l’ordre public de ses partisans : les blocages de routes et d’autoroutes, les rassemblements devant les garnisons militaires du pays pour exiger une intervention de l’armée et empêcher « ce communiste de Lula » d’accéder une nouvelle fois à la présidence de la République.

Il réagira plus tard, sur les réseaux sociaux, pour indiquer que les manifestations violentes n’avaient pas lieu d’être, mais que le droit de manifester pacifiquement demeurait bien évidemment une liberté fondamentale de tous les Brésiliens. Ce qui n’empêchera pas des militants d’extrême-droite de prendre d’assaut le siège de la police fédérale à Sao Paolo le 12 décembre dernier où un leader évangéliste avait été emprisonné pour incitation à la haine envers le nouveau président élu.

Tous ces actes séditieux n’avaient qu’un but selon leurs auteurs : inciter l’armée à intervenir pour protester contre une élection « volée » aux bolsonaristes. Il est vrai que le président sortant n’avait cessé, avant ou pendant la campagne, de remettre en cause la fiabilité du vote, singeant en cela l’ex-président américain Donald Trump.

La sanction du tribunal suprême électoral n’avait pas calmé les ardeurs bolsonaristes : le parti libéral a été condamné à payer une amende 22 millions de reais (près de 5 millions de dollars) pour avoir contesté le second tour de l’élection en évoquant des arguments faux et démagogiques qui portaient atteinte au système électoral…

Tout au long des mois de novembre et décembre, le président « fantôme » n’a fait que très peu d’apparitions publiques, son entourage le disait déprimé. Il a bien participé à quelques cérémonies militaires durant lesquelles il paraissait absent. Mais à voir ses alliés d’hier, le président de l’Assemblée nationale Arthur Lira et le président du Sénat Rodrigo Pacheco négocier en toute cordialité avec le nouveau président élu les bases d’un accord permettant de voter une possible rallonge budgétaire, il s’est réveillé. Il a décidé de leur couper les crédits qu’il leur avait alloués, sur les crédits de la présidence, dans le cadre du fonctionnement (assez aléatoire) entre l’exécutif et le législatif, fonctionnement que le tribunal suprême électoral vient d’ailleurs de reconnaître comme anti-constitutionnel.

Dans la foulée, Bolsonaro a signé un décret d’amnistie (pour les trente dernières années) des forces de l’ordre, qui absout de facto 69 policiers condamnés à des peines allant de 48 à 664 ans de prison, responsables de l’assassinat de 111 détenus dans la prison de Caranduru (Sao Paulo) en 1992.

Jair Bolsonaro serait-il un homme cynique ? Non, il défend tout simplement une idéologie d’extrême-droite et les droits de l’homme n’entrent pas dans son champ d’action. Seuls les droits de « ses » hommes comptent, ou de ceux dans lesquels il se reconnaît, ceux qui tuent, torturent… Ceux-ci doivent être réhabilités, comme le colonel ayant participé aux séances de torture de celle que serait un jour présidente du Brésil, Dilma Rousseff : Bolsonaro avait loué les exploits de ce dernier en avril 2016 devant l’Assemblée nationale.

Son comportement est celui d’un fasciste, arrivé par le suffrage universel à la tête d’un immense pays et qui jusqu’au bout aura continué d’agir dans le sens de la destruction de l’État et de ses institutions, sans hésiter même à salir son propre rôle de président de la République.

Le président sortant a continué jusqu’au bout d’appliquer à la lettre ses valeurs d’extrême-droite et son « programme » de mise en déliquescence de l’État. Le 24 décembre dernier, par exemple, on arrêtait un militant de son parti, pompiste de son état, qui préparait un attentat à l’explosif dans le but d’empêcher la cérémonie de passation des pouvoirs du premier janvier, puis on retrouvait deux jours plus tard 40 kilos d’explosifs toujours à Brasilia. Mais le président encore en exercice n’a engagé aucune action : le pays pouvait bien s’enflammer, brûler, exploser… de toute façon, il n’allait plus être président.

Son comportement est celui d’un fasciste, arrivé par le suffrage universel à la tête d’un immense pays et qui jusqu’au bout aura continué d’agir dans le sens de la destruction de l’État et de ses institutions, sans hésiter même à salir son propre rôle de président de la République.

Le 1er janvier dernier, c’était d’ailleurs la première fois qu’un président de la République ne remettait pas l’écharpe de la fonction à son successeur. Jair Bolsonaro a préféré s’envoler trois jours avant pour la Floride, vers un centre de vacances propriété de son ami Donald Trump. Pourquoi ? Chacun y est allé de son interprétation : éviter de remettre l’écharpe présidentielle à Lula ? Fuir les possibles convocations judiciaires avant la perte de son immunité ?

Lula

Dans ce contexte, Lula s’est lancé sans attendre dans un contre-la-montre pour réunir avant la fin décembre toutes les conditions pour la signature d’un accord sur une mesure symbolique, martelée durant sa campagne : l’octroi de 600 reais (120 euros) aux plus démunis du pays, dont la situation s’est considérablement aggravée durant les quatre années de mandat d’une extrême-droite aveugle de la misère qu’elle créait avec ses mesures économiques néolibérales. Dans le cadre de la commission de transition entre le nouvel exécutif et le pouvoir législatif, Lula a réussi à convaincre une majorité des représentants du congrès, sachant que son parti et ses alliés de gauche ne comptent que 68 sièges d’une assemblée composée de 513 députés.

Il s’est ensuite attaqué à la construction d’une majorité de gouvernement encore plus large que celle qui lui avait permis de gagner l’élection. Les partis de deux candidats, Simone Tebet (MDB, centre-droit) arrivée en troisième position et Ciro Gomez (PDT) arrivé en quatrième position, avaient appelé à voter pour lui au second tour, mais Lula a tendu également la main à tous les autres partis d’opposition — à l’exception bien sûr du parti libéral de Jair Bolsonaro.

Il lui aura fallu des centaines d’heures de négociation avec ces partis qui avaient été de fervents adversaires durant la campagne — et au cours de ces dernières années : União Brasil par exemple, le parti du juge Moro qui avait envoyé Lula en prison ou le MDT, parti du vice-président Michel Temer qui avait voté la destitution de Dilma Rousseff pour devenir lui-même président. Lula a négocié avec tous pour constituer un gouvernement très large allant du PT à la droite en passant par le centre-droit. Et il aura fallu toute son adresse, son intelligence, sa volonté, mais aussi sa clairvoyance pour persuader les leaders de l’opposition qu’il était de leur intérêt de sortir de ces quatre années « Bolsonaro », synonymes de violence, d’autoritarisme, de repli sur soi au niveau international, et de construire les bases d’une démocratie moderne et solide, sans nier les différences de chacun.

Le gouvernement sera composé de 37 ministres, un gouvernement plus important que le précédent (qui en comptait 23), plus ouvert aux femmes (11 contre 1), plus ouvert aux communautés, plus ouvert à la présence d’hommes et de femmes de couleur dans un pays où 54 % de la population est noire ou métis.

Pour Lula, le combat prioritaire sera celui contre la faim, mais comptent aussi la réconciliation nationale et la lutte contre les inégalités. Il crée ainsi un ministère de l’égalité des races avec à sa tête Anielle Franco, la sœur de la militante féministe Marielle Franco assassinée en 2018. La lutte contre le réchauffement climatique est une autre priorité : Marina Silva prend la tête du ministère de l’environnement, poste qu’elle avait occupé de 2003 à 2008 avant que des dissensions avec Dilma Rousseff (et une candidature à l’élection de 2018) ne l’éloigne du PT.

Il confie le ministère de la planification, avec compétence sur les banques, à Simone Tebet, la candidate du MDB à l’élection présidentielle qui l’a soutenu au second tour. Sénatrice du Mato Grosso du Sud, intelligente et dynamique, elle ne manque pas d’ambition. Elle sera un atout pour Lula, mais également très certainement une candidate à l’élection présidentielle de 2026… Elle devra cohabiter avec Fernando Haddad, candidat malheureux à la présidence en 2018 où il avait remplacé Lula qui venait d’être jeté en prison et homme de confiance du nouveau président qui l’a nommé ministre de l’économie. C’est aussi un candidat possible du PT pour 2026.

Lula octroie 10 ministères à son parti le PT, et 27 à la kyrielle des autres partis, pour un contrat de gouvernement — et donc aussi pour obtenir une majorité au Congrès et au Sénat sur les bases de ses promesses de campagne. Les postes ministériels suffiront-ils à la cohésion de ce gouvernement très large ?

Car l’extrême-droite est en embuscade et elle fera tout ce qui est dans son pouvoir, avec ses relais dans les États conquis par les alliés de Bolsonaro (14 sur 27), dans les villes les plus puissantes du pays (dont Sao Paolo et Rio), dans les médias… jusque dans les quartiers contrôlés par les églises évangéliques et les milices… Car si le prochain leader du bolsonarisme n’a pas la tête de Bolsonaro, il en aura certainement les valeurs…

La cérémonie d’investiture

Tout était prêt le 1er janvier pour que Lula assume les responsabilités de chef d’État à Brasilia où les chemises rouges avaient envahi les rues depuis la veille et rendu invisibles les bolsonaristes qui occupaient encore le terrain.

Tous les médias ont retransmis l’arrivée de celui qui n’a qu’un diplôme, celui de président de la République, celui que l’on a jeté en prison sur de fausses accusations, celui qui lorsqu’il évoque la faim de son peuple se met à pleurer parce que sa mémoire a gardé intact ce par quoi il est passé enfant.

Lula, de par sa trajectoire, est un président hors norme. Mais aussi un homme hors norme, vrai, authentique, qui arrive aux commandes d’un pays coupé en deux par quatre ans d’extrême-droite et de violences.

Une vision à l’opposé de celle de son prédécesseur qui, lui, se moquait des minorités, caricaturait les défavorisés, fustigeait les communautés.

Au-delà des mots qu’il a prononcés dans ses discours du 1er janvier, reste l’image forte des symboles choisis au cours de la cérémonie pour faire comprendre au Brésil (et au monde entier) sa vision du pays. Une vision à l’opposé de celle de son prédécesseur qui, lui, se moquait des minorités, caricaturait les défavorisés, fustigeait les communautés. Et puisque ce dernier avait choisi de ne pas participer à la cérémonie, Lula s’est fait accompagner par son peuple. Il a monté les marches du palais présidentiel aux côtés d’un jeune garçon noir de 10 ans, d’un métallurgiste de 36 ans, d’un influenceur atteint d’une paralysie cérébrale qui milite pour les handicapés, d’une cuisinière qui participait au mouvement de soutien et de veille face à la prison où était détenu Lula, d’un artisan de 50 ans qui lui aussi participait à la veille, d’un professeur de 28 ans et de Roani Metuktire, 90 ans, leader indigène célèbre dans le monde entier. Puis c’est une jeune femme noire de 33 ans, présidente de la centrale des coopératives des travailleurs en récupération des matières recyclables, qui lui a passé l’écharpe présidentielle.

Après l’image phare qui avait clôturé la période Bolsonaro, image relayée dans les médias de cette députée extrémiste de son parti (PL) Carla Zambelli, poursuivant dans les rues de Sao Paulo, une arme à la main, un jeune homme noir qui avait eu la mauvaise idée de croiser son chemin (voir notre précédent article : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/lula-vainqueur-de-la-violence-detat/7432331), quel changement ! Quel Brésil !

D’ailleurs, nombreux sont les chefs d’États qui ne s’y sont pas trompés et se sont déplacés ou ont envoyé des représentants à la hauteur de l’enjeu. L’Espagne, le Portugal, l’Allemagne pour l’Europe, bien représentés, avaient compris le caractère exceptionnel de cette prise de fonctions. Mais la France s’est encore distinguée en envoyant un tout petit ministre de sa hiérarchie protocolaire : qui connaît Olivier Becht ? Le président français craignait-il de ne pas être la vedette de la journée ? Ou bien se serait-il aligné encore une fois sur les États-Unis qui n’ont pas envoyé non plus de grande pointure ?

Il est vrai que les médias brésiliens ont déjà annoncé la visite officielle du président français au premier semestre, un déplacement qui permettra de vendre des usines, des voitures, de la technologie et parlera d’Amazonie pour faire joli.

Perspectives

Lula a réussi le tour de force de trouver en quelques semaines une majorité au Congrès et de former un gouvernement très large, en ralliant, bien au-delà du centre-droit, une droite qui avait soutenu Bolsonaro sans sourciller. Le parti União se retrouve ainsi à la tête de deux ministères : voilà qui symbolise bien ce que Lula a osé, au-delà des rivalités, face à la gravité de la situation dans un pays qui pouvait basculer définitivement dans la violence.

Bolsonaro a passé son mandat à distiller la haine entre les communautés. Il a encouragé l’achat d’armes à feu et la liberté de se défendre : en témoignent les assassinats de militants du PT par des militants bolsonaristes. Quatre années supplémentaires de mandat et le Brésil n’avait plus rien à envier aux États-Unis, à ses tueries dans les écoles et autres lieux publics.

Mais pour Lula, il reste à convaincre la classe moyenne, celle qui perçoit un salaire supérieur à deux salaires minimums et se sent rançonnée, persécutée, à qui l’on a fait croire que la crise économique de 2013 n’avait qu’une cause : une corruption organisée par le seul parti des travailleurs. Chacun sait, quand il veut bien s’informer, que la corruption institutionnalisée profitait à tous les partis, mais l’équipe de magistrats dirigée par le juge Moro (en lien étroit avec les États-Unis), ne s’est acharnée que contre Lula et contre le PT, fermant les yeux sur les turpitudes des autres.

C’est cette partie de la classe moyenne qui a voté en masse pour Bolsonaro et demeure plutôt hostile à Lula. Or les quatre prochaines années vont être difficiles, car l’extrême droite, les marchés et les États-Unis ne manqueront pas multiplier les obstacles pour faire échouer l’entreprise du petit métallurgiste.

Lula n’est pas un surhomme, mais à la différence de nombreux hommes politiques, il est sincèrement militant d’une cause juste : sauver les Brésiliens de la faim et de la misère.

Lula n’est pas un surhomme, mais à la différence de nombreux hommes politiques, il est sincèrement militant d’une cause juste : sauver les Brésiliens de la faim et de la misère. Il y consacrera toute la force qu’on lui connaît. Ce combat, qui peut paraître primaire pour certains, lui a pourtant permis de mieux appréhender des problèmes plus globaux, comme le réchauffement climatique. Car il sait que sans le partage des richesses, la planète sera perdue.

Lula va remettre le Brésil à sa place au niveau régional et international, après quatre années de repli sur soi. Il faudra à présent compter avec lui et avec sa volonté de lutter pour les plus défavorisés tant au niveau national, qu’au niveau régional ou international : une véritable vision politique et le combat d’une vie, bien loin des gesticulations des marionnettes internationales championnes en communication…

Lulala…