Venezuela, laboratoire de la Grande Amérique de Trump

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Image par OpenClipart-Vectors de Pixabay.

Pendant que l’Europe reste centrée sur des conflits plus proches (Ukraine ou Proche-Orient), l’Amérique latine, elle, subit les poussées toujours plus fortes du Parrain de Mar-a-Lago sur le sous-continent. Depuis l’enlèvement de Nicolas Maduro et Cilia Flores au Venezuela le 3 janvier dernier, Trump fait ce qu’il a dit vouloir faire : commander à distance le Venezuela et s’en approprier les richesses. Une étape dans la construction de la « Grande Amérique » dont il rêve, du Groenland à la Terre de Feu. Pour l’instant, les expérimentations du laboratoire vénézuélien lui donnent pleine satisfaction. Et tandis que Maduro et son épouse comparaissent devant la justice new-yorkaise, le dirigeant étatsunien pense déjà à ses prochaines proies.

Maduro et son épouse devant la justice étatsunienne.

Enlevés à Caracas le 3 janvier et conduits à New York, ils ont comparu dès le 5 janvier devant le tribunal de Manhattan où le juge Alvin Hellerstein les a inculpés de narcoterrorisme, de complot pour l’importation de cocaïne et de détention d’armes lourdes. Ils ont ensuite été envoyés dans l’un des centres de détention les plus difficiles du pays, celui de Brooklyn.

Trois mois ont passé dans des conditions plutôt inhabituelles pour des chefs d’État, puis le couple a été présenté à nouveau le 26 mars au juge Hellerstein. Les observateurs présents ont alors noté qu’ils n’avaient pas l’air amoindris, tant physiquement que mentalement, contrairement à ce qui se chuchotait.

Le processus judiciaire allait-il suivre son cours ? Eh bien, non ! Les avocats du couple (dont le célèbre Maitre Pollok, qui a déjà défendu Assange) se voient empêchés de plaider : le parquet refuse que l’État vénézuélien débloque les fonds nécessaires sous prétexte que le couple représente une menace pour la sécurité nationale des États-Unis.

Le juge Hellerstein marque son désaccord : les deux mis en cause se trouvent dans une prison aux États-Unis qui, au même moment, réalisent des affaires avec le gouvernement vénézuélien, notamment dans les hydrocarbures. Il ne donne pas non plus raison à la défense, qui s’appuyait sur la décision du parquet pour demander la fin des poursuites…

On renvoie donc les prévenus, après une heure trente d’audience. Le juge demande au parquet de revoir sa position et d’autoriser le Venezuela à payer les frais d’avocats pour Maduro et son épouse. En marge de ce procès qui démarre très fort, la Procureure générale Pamela Biondi, quelques jours avant son limogeage, se croit à la pause-café et déclare de but en blanc que « Cilia Flores est pire que Maduro ; elle a été l’avocate de Hugo Chavez, Maduro, lui, n’est que chauffeur de bus ».

Trump s’en mêle et affirme, avec ce sens aigu de la séparation des pouvoirs qui le caractérise, que « d’autres charges vont tomber sur la tête de Maduro et seront présentées prochainement ». Au cas où on ne l’aurait pas encore compris, le déroulement de la justice américaine dans cette affaire se fera sous l’influence directe du Parrain de Mar-a-Lago, pour ne pas dire la main mise. Pour l’instant, ce sont les narratifs de Trump et de Biondi qui inondent les médias, tandis que l’on refuse tout simplement aux prévenus le droit à la défense.

Les changements au Venezuela

Le dossier Maduro à New York fait donc du surplace, mais, au Venezuela, les changements vont bon train. Trump encense Delcy Rodriguez, qui a remplacé Nicolas Maduro après son enlèvement : « nous nous entendons incroyablement bien ».

Politiques 

Bon nombre de ministres proches de Nicolas Maduro ont été renvoyés, surtout ses soutiens les plus en vue, qui étaient poursuivis par les États-Unis. À commencer par Alex Saab, ministre de l’Industrie et homme clé de Maduro. Delcy Rodriguez se sépare également du procureur général Tarek William Saab, l’un des fondateurs du mouvement politique grâce auquel Hugo Chavez avait été élu à la présidence en 1998. La ministre de la Santé, présidente de l’Institut de Sécurité sociale et belle fille de Cilia Flores, est aussi remerciée.

Au ministère des Hydrocarbures, dont elle détenait précédemment le portefeuille, Delcy Rodriguez nomme une proche, Paula Henao. Il ne reste autour de la table gouvernementale qu’un seul compagnon de route de Maduro, mais non des moindres : le ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, dont la tête est toujours mise à prix à 25 millions de dollars pour les mêmes chefs d’accusation que ceux qui pèsent actuellement sur Maduro.

Militaires 

Les militaires, omniprésents dans toutes les structures économiques du pays, ont perdu de leur superbe dans l’échec que « l’Empire » leur a infligé sur leur propre terrain lors de l’enlèvement du couple présidentiel, à l’intérieur même de leur forteresse. Mais cette cuisante défaite n’est rien à côté de la honte que leur fait vivre le 18 février le chef du « commando Sur », Francis Donavan, reçu au palais présidentiel par Delcy Rodriguez en présence de Cabello et du ministre de la Défense, Padrino Lopez. La discussion aurait porté sur la lutte contre le trafic de drogue et l’immigration…

Le communiqué ne mentionne pas l’attitude de Cabello pendant la réunion, mais, un mois plus tard, l’indéboulonnable Padrino Lopez est démis de ses fonctions. Delcy Rodriguez procède dans la foulée à un profond changement de la hiérarchie militaire (12 généraux sur 28) et du chef du renseignement. 

Diplomatiques 

Là encore, on croit rêver. Depuis 2010 et le renvoi par Chavez de l’ambassadeur étatsunien Patrick Duddy, seuls des chargés d’affaires opéraient depuis la Colombie, en finançant les grandes figures de l’opposition vénézuélienne (Leopoldo Lopez, Borges, Guaido ou Machado). Mais, fin mars, les deux pays mettent fin à cette longue interruption et rouvrent leurs ambassades respectives. La nouvelle ambassadrice des États-Unis à Caracas est bien connue(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/le-seisme-venezuelien-et-ses-repliques/7439800. et appliquera à la lettre la volonté de Donald Trump. Elle lui sert de « capteur » pour suivre de l’intérieur cette phase de transition vers un changement que l’opposition vénézuélienne appelle de ces vœux, mais qui n’est pas d’actualité pour l’instant.

Économiques 

On pourrait caricaturer le poids de l’administration étasunienne à Caracas en disant que tout se résume à « l’OFAC a dit ». L’OFAC, c’est l’agence du contrôle des actifs étatsuniens à l’étranger, et elle accorde une douzaine de licences, toutes pilotées par et pour les intérêts étasuniens. D’abord dans les domaines essentiels du pétrole et du gaz : licences accordées à Chevron, BP, Repsol, Shell et ENI sous le strict contrôle de Washington, assorties d’une interdiction totale d’ouvrir la porte à l’Iran, la Chine et la Russie. Trump enfonce le clou devant les médias : « nous sommes très bien au niveau production et vente, des quantités massives de pétrole et de gaz, les secondes réserves plus grandes après les États-Unis ».

Des licences importantes sont accordées également dans le domaine des minerais. L’arc minier du fleuve Orénoque concentre tout ce dont peut rêver un grand pays en la matière : or, coltan, diamants, fer, bauxite, nickel, thorium et autres terres rares. Le secrétaire d’État à l’Intérieur se félicite le 6 mars devant les médias de « l’arrivée du premier chargement d’or estimé à 100 millions de dollars », des réserves vénézuéliennes « évaluées à 500 milliards de dollars », et qui ne se « limitent pas à l’or »

L’OFAC dirige tout ce beau monde. Ayant le pouvoir de sanctionner et de geler les avoirs de n’importe qui dans le monde, elle vient de retirer la sanction qui pesait sur Delcy Rodriguez depuis 2018 pour avoir, à l’époque, « contribué à la corruption et à la dégradation de la démocratie ». Mais il n’a pas touché à celles qui pèsent sur son frère Jorge Rodriguez, président de l’Assemblée nationale, ou sur le ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello, très influent auprès des militaires.

La « transition démocratique » que Maria Corina Machado annonce tous les jours patine donc un peu. Elle ne figure pas, manifestement, parmi les priorités ni de Delcy Rodriguez ni de Trump. Les affaires sont les affaires !

Une volonté affichée du Parrain sur tout le continent

Voilà donc le Venezuela promu laboratoire de Trump pour la « grande Amérique » dont il rêve. Ses soutiens les plus déterminés, chefs d’État du Salvador, de l’Argentine, du Chili, du Paraguay, du Panama, de la Bolivie, de Trinidad et Tobago, du Honduras, du Guyana, du Costa Rica, de la République dominicaine et de l’Équateur (ça commence à faire du monde) se sont pressés le 7 mars à Miami pour recevoir les ordres du chef de famille. Il s’agit d’abord de constituer le « bouclier des Amériques », avec la mise en place d’une coopération militaire et des services de renseignement censés pourchasser les cartels de la drogue, mais surtout de lutter contre les influences « étrangères » (notamment la Chine) dans la zone.

Le Venezuela (qui vient de battre les États-Unis en finale de base-ball) ne pourrait-il pas former un cinquante-et-unième État sous la bannière étoilée ? Le secrétaire d’État à la Défense Pete Hegseth renchérit fin mars sur la volonté hégémonique de Trump, en évoquant le projet « Grande Amérique du Nord » qui irait du Nord (Groenland) au Sud, en passant par le Mexique et le canal de Panama. Washington en serait à évaluer une « stratégie » pour surmonter les obstacles naturels de l’Amazonie et des Andes !

Cuba est la prochaine proie « annoncée ». D’autres pays, comme le Mexique, la Colombie ou le Brésil (les deux derniers en pleine année électorale) ne comptent pas capituler, mais ont du souci à se faire.