Au Venezuela
Passée la surprise de se retrouver au centre de la scène internationale avec une opération digne d’une série télévisée, la vie a continué dans le calme pour les Vénézuéliens en général, et pour les habitants de Caracas en particulier. Les plus démonstratifs qui avaient affiché bruyamment leur joie au départ de Maduro se trouvaient, pour beaucoup, à Miami ou à Madrid, avec les politiques qui, depuis leur exil, demandaient depuis de années toujours plus de sanctions et, pourquoi pas, une intervention pour « libérer » le pays. Passée l’intervention, pour l’instant, les seuls qui manifestent à Caracas sont les pro-Maduro.
La CIA avait bien informé le parrain de Mar-a-Lago : s’il voulait le pétrole, il fallait passer un accord avec ceux qui restaient et tenaient encore les quartiers avec leurs communes organisées (5 300) et leurs milices (4,5 millions), les militaires, la police, et bien sûr PDVSA. La société pétrolière du Venezuela est en effet restée le poumon du système financier et du développement du pays. Pensée par Chavez, PDVSA avait été conçue pour financer les innombrables « missions » mises en place par le gouvernement, qui géraient, par exemple, l’octroi de maisons individuelles et d’appartements pour les plus défavorisés, mais aussi de paniers alimentaires distribués par les militants bolivariens dans les quartiers. Pour cela, la loi sur les hydrocarbures voulue par Hugo Chavez était intouchable…
Elle vient pourtant de changer. La règle qui consiste à faire de PDVSA la société majoritaire, quel que soit le partenaire, est dorénavant caduque : les investisseurs étrangers pourront investir, forer et vendre leur pétrole sans demander son avis à PDVSA. Aussi inimaginable que cela aurait paru quelques mois auparavant, la souveraineté énergétique n’est plus ! Une révolution dans la révolution. Et ce n’est pas tout : il faut accepter d’être payé sur un compte au Qatar approvisionné au bon vouloir du Parrain de Mar-a-Lago qui résume ainsi la situation : si la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, ne se conduit pas correctement (correctement, c’est-à-dire comme c’est le cas actuellement selon Trump), on coupe les robinets.
D’ailleurs, deux semaines après le vote qui changeait la loi sur les hydrocarbures, le secrétaire d’État à l’énergie étatsunien Chris Wright débarquait à Caracas et ne cachait pas la stratégie de son pays en terre vénézuélienne : « Nous voulons libérer le peuple vénézuélien et son économie ». En résumé : tout va changer. Et deux jours plus tard, Trump accordait une licence à cinq compagnies, Chevron et quatre européennes (Repsol, Eni, Shell et BP). Quant aux Indiens de la compagnie Relance, ils ont désormais le droit d’importer des hydrocarbures à la condition qu’ils n’en achètent plus une goutte à la Russie.
Sur le volet politique
Une loi d’amnistie générale vient d’être votée et cela continue. Car depuis le 3 janvier, comme par une magie, « l’amitié » renait entre le Venezuela et les Etats-Unis. Alors pourquoi ne pas rouvrir les ambassades ? L’ambassadeur Plasencia, proche de Delcy Rodriguez, rejoint les Etats-Unis alors que Laura Dogu a déjà pris ses fonctions à Caracas.
Cette dernière n’est pas une inconnue pour les Vénézuéliens et Luis (déjà intervenu pour Respublica) rappelle :
Nous la connaissons bien, et, selon ses propres dires, elle est là pour faire tomber le gouvernement chaviste. On l’a envoyée pour faire ce que Machado et ses amis terroristes ne sont pas arrivés à faire. Dogu, c’est celle qui, lorsqu’elle était en poste au Mexique, a réussi à mettre en place une union alors impensable entre le PAN, le PRI et le PRD, pour empêcher que Lopez Obrador n’arrive à la présidence, et elle y est parvenu. Ambassadrice au Nicaragua, elle finançait les révoltes contre le gouvernement sandiniste de 2018. Jusqu’en avril 2025, elle officiait au Honduras, pour préparer le terrain du candidat de Trump qui a été élu(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/elections-generales-au-honduras-les-magouilles-de-trump/7439448.. C’est la meilleure personne que Trump pouvait choisir pour déstabiliser complètement notre pays…
Heureusement pour le pouvoir bolivarien, il ne compte pas que des ennemis. Soutien non négligeable, l’ancien Premier ministre espagnol Jose Luis Zapatero, proche du pouvoir actuel en Espagne et ancien négociateur entre chavistes et opposition, a rencontré à Caracas Delcy Rodriguez, son frère président de l’Assemblée nationale, et plusieurs membres de l’opposition sur place.
C’est dans cette ambiance de forte pression que Delcy Rodriguez gère les destinées du Venezuela. Depuis l’extérieur, Maria Corina Machado s’agite pour demander des élections dans l’année, mais, pour l’instant, Trump et Rubio souhaitent avant toute chose assurer l’atterrissage des pétroliers et savent bien que cela se fera mieux sans l’arrivée de Machado.
Pendant ce temps, les militaires se posent beaucoup de questions, à tous les niveaux de leur hiérarchie, sur leur manque d’efficacité lors de l’attaque du 3 janvier, mais aussi et surtout sur l’avenir d’une armée nationale d’un pays sous tutelle. Le chef du commando Sur a d’ailleurs rencontré la Présidente Delcy Rodriguez à Caracas le 18 février !
Répliques
L’intervention militaire qui a permis l’enlèvement de Maduro a été perçue à juste titre comme une menace directe pour plusieurs pays de la région, à commencer par la Colombie.
Colombie
Le président colombien l’a bien compris dans ce sens. Or, cet ancien guérillero du M19 sait – son parcours en témoigne – que courber l’échine n’est pas la solution, et il le dit.
Gustavo Petro est un homme cultivé et brillant, un politique de tempérament souvent polémique, mais d’excellent niveau. En somme, tout le contraire de l’homme d’affaires de Mar-a-Lago, formé à la téléréalité, aux mensonges, au paraitre. Depuis des mois, les deux hommes se toisent et s’insultent par médias interposés sur tous les sujets (de Gaza au narcotrafic), ce qui a d’ailleurs valu à Petro et sa famille l’interdiction d’entrer aux États-Unis.
Lorsqu’il s’oppose à l’enlèvement de Maduro, c’en est trop pour Trump qui, dans une phrase digne de Don Corleone, lâche « Petro pourrait être le prochain ». Un appel téléphonique entre les deux chefs d’État, puis une rencontre à la Maison-Blanche (à portes fermées) aura permis de faire baisser la tension, et même de donner quelques espoirs à Petro pour que son homologue « respecte » (un minimum) le déroulement des prochaines élections présidentielles en Colombie (1er tour le 31 mai prochain). Les deux hommes se seraient quittés « enchantés » ! (mais on ne sait pas pour combien de temps).
Cuba
Pour Cuba, en revanche, ce n’est plus une menace, mais une mise à mort. Dans l’esprit de Trump – et surtout du secrétaire d’État Marco Rubio, petit-fils d’exilés cubains rêvant d’assouvir la vengeance familiale -, il convient de faire tomber le régime. Ils ont donc décidé de taxer tous les pays qui porteraient secours à Cuba. Depuis le 3 janvier, le Venezuela ne peut plus fournir ni pétrole ni vivres à l’île, plongée dans la paralysie totale, sans essence, sans transport, sans électricité, donc sans touristes (les compagnies aériennes ont annulé leurs vols faute de kérosène). Cuba agonise. Et ce ne sont pas les mesures prises par son gouvernement (semaine de quatre jours dans le public, restrictions de la vente de carburant, réductions des services de bus et de train) qui risquent d’enrayer le pire…
Il est temps que les donneurs de leçons (l’Europe et notamment la France) prennent conscience de l’urgence et envoient de l’aide, comme Claudia Sheinbaum le fait courageusement depuis le Mexique. Elle aussi est menacée de sanctions, d’affreuses représailles, mais cette militante de gauche sait ce que solidarité veut dire. On est de gauche ou on ne l’est pas ! Elle n’hésite pas à envoyer deux bateaux avec 800 tonnes de vivres de première nécessité en affrontant, comme Petro le fait, le hors-la-loi le plus puissant de la planète !
Mais la région est sous le choc
Lors du forum annuel économique de la CAF (Banque de développement Amérique latine), qui rassemblait les 28 et 29 janvier à Panama plusieurs chefs d’État du sous-continent, une ombre planait : celle des forces spéciales étasuniennes prenant en otage Maduro et son épouse. Et même si certains dirigeants, comme l’Equatorien Noboa ou le Chilien Kast, se sentaient moins visés, l’ambiance n’était pas follement détendue. D’autant que Lula y rappelait que l’idéologie de certains avait pris le pas sur la nécessaire solidarité du sous-continent. Pour preuve : en novembre dernier, alors que Trump ordonnait depuis des semaines des assassinats de gens en mer des Caraïbes face aux côtes vénézuéliennes, la CELAC (Communauté d’États latino-américains et caraïbes) n’avait pas été capable de condamner ces attaques qui se déroulaient pourtant en dehors de toute légalité.
Le Président du Panama, dont le pays est également sous le coup de menaces du Parrain, mais qui n’est pas un homme de gauche, loin s’en faut, remarque que « le monde se trouve dans l’antichambre d’une grande tourmente » et souhaite que l’Amérique latine soit un « contre poids de paix ». Petro, malgré ses divergences profondes avec Kast et Noboa, insiste sur la nécessité du dialogue. Le président du Guatemala Arevalo, aux prises avec les cartels de drogues, dit donner des gages à Trump, mais déplore que, sous sa pression, il soit contraint de renvoyer les médecins cubains qui apportaient un véritable soutien dans des endroits reculés de son pays. Le Premier ministre Jamaicain Andrew Holness souhaite que « les Caraïbes restent une région de paix ». Et Ricardo Paz, le nouveau président bolivien (de droite), « optimiste pour l’avenir », résume bien la position actuelle du sous-continent face à l’agression subie par le Venezuela : la prudence.
La région a bien compris la logique du système mafieux qui s’impose à elle. Et même si les plus proches soutiens du Parrain s’inquiètent de la violence du personnage. Trump, lui, se moque du droit : il a demandé et obtenu des Argentins de voter pour Milei, il a demandé et obtenu des Honduriens de voter pour Nasry, il a enlevé Maduro et gouverne à sa guise le Venezuela. De bonnes nouvelles lui arrivent encore, comme du Costa Rica où la nouvelle élue à la présidence se réclame de lui. Alors, il continue tête baissée et fonce sur Cuba.
Le Mexique, sous très forte pression, résiste dignement. La Colombie de Petro et le Brésil de Lula (qui se rend début mars à Washington) affrontent également Trump, mais tout se jouera lors de leurs toutes prochaines élections présidentielles respectives sur lesquelles le Parrain aura plaisir à peser.
En résumé
Face à cette agression permanente des États-Unis, l’Europe continue à regarder ailleurs, comme elle le fait d’ailleurs pour tous les sujets qui fâchent le Parrain. Le parlement européen et les pays membres sont plus à l’aise à gesticuler sur le Groenland ou à distribuer des sanctions plutôt que de venir en aide à des pays comme Cuba, pris en otage depuis des décennies.
Pendant ce temps, Trump trace sa route : il convoque le 7 mars en Floride les dirigeants « trumpistes » d’Amérique latine pour affiner la stratégie d’expansion territoriale d’« une Amérique Donroe ».
La souveraineté des États en Amérique latine est aujourd’hui un concept obsolète. Pour Trump, « l’Etat c’est moi ».
Notes de bas de page
