La série a débuté le 20 janvier 2025 avec le début du second mandat de Trump, et elle a pris de court les analystes, les responsables politiques, les journalistes. Les commentaires allaient bon train : mais il ne va tout de même pas faire ça ? Mais si, il le fait… Le président étatsunien a une revanche à prendre, puisqu’il ne cesse de répéter que l’élection de 2020 lui a été volée. Il concentre donc tous les pouvoirs dans son pays en devançant congrès, sénat, cour suprême, etc. Et il fait entrer le monde entier dans une nouvelle dimension : celle de scenarii écrits, orchestrés, et dirigés depuis un téléphone portable. Pas besoin d’intelligence artificielle pour cela, c’est lui qui ordonne, dirige, et passe à l’action. Le Congrès américain, il n’en a rien à faire, et le droit international non plus. Installé dans son rôle de grand Parrain omniscient, Trump 2, dont la richesse personnelle a été multipliée par trois depuis sa prise de fonction, fait ce qu’il veut au mépris des lois.
ReSPUBLICA n’a eu de cesse d’informer sur ses ingérences répétées sur le continent latino-américain, ingérences inadmissibles pour une puissance étrangère qui se dit démocratique. Oui, Trump a vraiment remis la doctrine Monroe en marche :
- 19 octobre, Brésil : Trump se casse les dents au Brésil ;
- 2 novembre, Argentine : Milei et les faveurs du parrain ;
- 26 novembre, Venezuela : Trump déclare la guerre au Venezuela ;
- 14 décembre, Honduras : Les magouilles de Trump.
Trump se comporte comme un personnage de film et non comme un chef d’État. Menaces, démonstrations de force, chantages et interventions militaires sont ses modes d’expression. Et, le 3 janvier dernier, les spectateurs de la série « le Parrain de Mar-a-Lago » en ont pris plein les yeux.
Nicolas Maduro enlevé en pleine nuit
Une opération de guerre menée par les forces spéciales « Delta » a eu raison de toutes les défenses militaires techniques (batteries antiaériennes, aviation ou lance-roquettes) neutralisées par des missiles avant l’intervention et la « liquidation » de la garde rapprochée (80 militaires tués dans l’opération, parmi lesquels 32 Cubains). Comme, en 2007, le président du Honduras, Manuel Zelaya, enlevé en pleine nuit par des forces américaine (avec alors l’assentiment du président Obama et de sa secrétaire d’État Hillary Clinton), puis extradé au Costa Rica voisin, le président vénézuélien et son épouse sont contraints de quitter leur camp retranché en hélicoptère et acheminés à New York pour répondre devant la justice américaine des charges qui leur sont reprochées : le narcoterroriste Maduro dirigerait le cartel de los Soles, excellent prétexte pour procéder à son enlèvement. L’accusation sera transformée quelques jours plus tard, et le « narcoterrorisme » deviendra une « culture de corruption et de clientélisme liée à l’argent de la drogue au sein de l’armée et du gouvernement ». Mais Trump n’est pas à cela près : les images de l’enlèvement sont là et c’est l’essentiel !
Conférence de presse
De fait, tous les médias se sont précipités vers Mar-a-Lago pour la conférence de presse relative à la capture du président vénézuélien et à « l’avenir » que le Parrain réservait au Venezuela.
Le scénario exposé par Trump a pu surprendre ceux qui pensaient que la prix Nobel Maria Corina Machado, marionnette des États-Unis depuis des décennies, allait enfin recueillir les fruits de son engagement contre son propre pays. Car, non, finalement, le Parrain estime qu’elle n’est pas « respectée » et n’a pas « l’appui suffisant dans son pays ». Il décide donc de « gouverner à distance ». Il veut bien travailler avec Delcy Rodriguez, la vice-présidente actuelle, à la condition tout de même « qu’elle fasse ce que je lui dis », sinon, gare, il pourrait lui en cuire « pire que pour Maduro ».
Et Trump de continuer : « ce que nous voulons, c’est reprendre ce que l’on nous a volé ». Explication : le Venezuela a volé le pétrole vénézuélien aux compagnies pétrolières américaines. Plus tard, le Parrain prévient : on va s’occuper de Cuba, un pays sur le point de tomber, qui ne tiendra pas sans pétrole vénézuélien.
Ce que veut Trump, au fond, c’est s’emparer des richesses pétrolières du Venezuela et, dans un second temps, faire « tomber » Cuba.
Au bout du compte, il n’est jamais trop difficile de comprendre Trump : le prétexte du narcoterrorisme dont il a accusé Maduro lui a permis de contourner l’illégalité de l’enlèvement d’un président en exercice, tout comme l’exécution extrajudiciaire de plus d’une centaine de personnes pulvérisées dans des embarcations au large des côtes vénézuéliennes depuis le mois d’août. Mais, ce qu’il veut, au fond, c’est s’emparer des richesses pétrolières du Venezuela et, dans un second temps, faire « tomber » Cuba. Il faut faire confiance à Marco Rubio, secrétaire d’État et fils d’exilés cubains, pour lui susurrer à l’oreille : « aucun président des États-Unis n’a encore réussi à faire tomber Cuba, mais VOUS pouvez le faire ».
Avant lui, en 2017, John Bolton, alors conseiller spécial de Trump, lui avait déjà dit qu’il fallait désintégrer « l’axe du mal » (Venezuela-Cuba-Nicaragua). Et il insiste encore aujourd’hui : « si Trump ne va pas jusqu’au bout et ne renverse pas le régime de Maduro, la capture de ce dernier ne sera qu’une victoire à la Pyrrhus. La Chine ne se laissera pas faire aussi facilement… ».
Pendant ce temps, à Caracas, beaucoup des questions se posent et tout le monde y va de sa version sur le peu de résistance des militaires, sur d’éventuelles trahisons d’une partie de l’armée (ou pas), d’une partie du gouvernement (ou pas), sur l’avenir proche avec Delcy Rodriguez à la tête du pays et le partage du pouvoir avec les États-Unis (ou pas). Comme c’est désormais l’habitude à chaque poussée d’actualité, les réseaux sociaux s’emballent, et même ceux qui ne connaissaient pas Maduro la veille ont une opinion sur lui…
Il est vrai qu’il n’est pas besoin d’être un expert militaire pour constater l’échec des forces armées vénézuéliennes à protéger le couple présidentiel, alors que, depuis plusieurs mois, la première puissance militaire du monde massait des bateaux, des avions, des hélicoptères, des munitions et des hommes en prévision d’une intervention au Venezuela. Les services de renseignements étatsuniens auront surement été en mesure de soudoyer quelques intermédiaires pour déployer comme ils l’ont fait « l’attaque parfaite ».
Analyse d’un proche du pouvoir chaviste
Qu’en pensent ceux qui sont proches du pouvoir chaviste ? Javier, militant politique et universitaire, raconte, depuis Caracas :
Je suis sous le choc, mais pas surpris de l’enlèvement du président et de son épouse. J’ai écrit au mois d’août qu’au vu du déploiement de la marine étatsunienne, on pouvait s’attendre à des interventions précises et chirurgicales, et c’est ce qui est arrivé. Mais la partie n’est pas gagnée pour Trump. Delcy Rodriguez n’est pas une marionnette, c’est une femme de conviction, issue d’une famille de militants de gauche (son père a été emprisonné, torturé, et est mort à 34 ans dans les geôles de Carlos Andres Pérez). J’ai travaillé avec Delcy : elle sait d’où elle vient, elle a été formée et a fait ses preuves. Elle et son frère (Jorge Rodriguez, actuel président de l’Assemblée) étaient là lors du coup d’État contre Chavez en 2002, puis en 2017 lors de l’épopée Guaido contre Maduro. Delcy a déjà réuni un conseil de défense et un conseil de ministres, la cohésion au plus haut niveau est intacte. Pour nous, c’est clair : Delcy Rodriguez assure l’intérim et Nicolas Maduro est toujours notre président.
Delcy a répondu à Trump sur le pétrole : le Venezuela de Maduro n’a jamais considéré les États-Unis comme des ennemis et, s’ils veulent coopérer au niveau pétrolier, il n’y a pas de problème, si cela se fait dans le cadre des lois vénézuéliennes comme cela se pratique avec toutes les autres compagnies pétrolières. D’ailleurs, rappelle-t-elle, c’est Carlos Andrés Perez (de droite) qui avait nationalisé les champs pétroliers en 1977, et non Chavez.
Elle a aussi répondu qu’il n’y aurait pas d’élection dans l’immédiat. Si Trump veut coopérer, nous coopérerons. Mais s’il n’est pas d’accord et qu’il décide d’intervenir, s’il fait assassiner Delcy Rodriguez dans un second assaut, eh bien un autre ministre prendra sa place et ainsi de suite. Nous ne deviendrons pas une colonie des États-Unis. S’ils envahissent le pays, nous nous organiserons en guérilla et nous éliminerons un à un les soldats américains.
Nous savons bien que la Chine et la Russie, avec qui nous avons des accords de coopération, n’interviendront pas directement. C’est à nous, Vénézuéliens, de résister. Mais c’est aux États unis eux-mêmes et à la communauté internationale de se réveiller. Parce que si Trump continue, il est capable de s’emparer du Groenland, d’enlever le président colombien, d’envahir Cuba… Il faut l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard.
Réactions au niveau régional et international
La Colombie, le Mexique, l’Uruguay, le Brésil, l’Espagne ont réagi avec force contre cette ingérence qui bafoue le droit international, tout comme la Chine, la Russie, et, bien sûr, Cuba. Tous les gouvernements ne sont pas hypnotisés par les séries mises en scène par le Parrain de Mar-a-Lago… comme le sont l’Union européenne ou un Emmanuel Macron. Ces derniers pourraient être des acteurs en s’opposant à l’intolérable, mais préfèrent applaudir et choisissent de fait d’être d’éternels spectateurs…
La France, ce pays qui fut si cher aux Sud-Américains pour ses valeurs et ses positions courageuses, ce pays qui était une référence en matière de droits de l’homme… Ce pays aujourd’hui en pole position pour applaudir l’ingérence et saluer le mépris du droit — qu’elle pratique d’ailleurs tous les jours à son niveau, avec un Darmanin Garde des Sceaux s’en allant discuter avec son grand ami, ex-président repris de justice, dans sa cellule de prison.
En conclusion
Le Parrain est capable de mobiliser l’attention de millions de spectateurs à travers la planète sur une série pleine d’actions et de fureur. Mais, à l’arrivée, c’est la doctrine Monroe (rebaptisée Donroe en son honneur) qu’on applaudit.
Nous sommes confrontés à un problème de grande envergure qui, malheureusement, ne fait que commencer, et nous aurons besoin de toutes les forces militantes du monde pour sortir de cet engrenage nocif et dangereux qui ne peut conduire qu’à des conflits majeurs.
