Plaidoyer pour l’école de la République vs école privée

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La guerre scolaire a bien lieu, sur fond de ségrégation sociale. Cette guerre est menée par les promoteurs de l’école privée à 90 % confessionnelle et catholique qui veulent retrouver leur ancienne domination sur les esprits. L’État qui, par la Constitution, a le devoir de financer le système public d’éducation ne joue plus son rôle et favorise le privé. Essayons de retrouver nos fondamentaux en nous appuyant sur Ferdinand Buisson, l’un des acteurs de la loi dite de séparation des Églises et de l’État qui consacre la liberté de conscience. Il a été directeur de l’enseignement public.

1903 : ligne directrice de l’école publique et laïque

Citons ce que Ferdinand Buisson déclarait au Congrès du parti radical en 1903 et qui doit nous servir de boussole :

Le premier devoir d’une république est de former des républicains […] Pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit, si humble qu’il soit et lui donner l’idée qu’il peut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef quel qu’il soit, temporel ou spirituel.

Pour arriver à juger par soi-même d’après la raison, il faut un long et minutieux apprentissage. C’est qu’il ne s’agit de rien moins que de former un esprit libre. Et si vous voulez faire un esprit libre, qui est-ce qui doit s’en charger, sinon un autre esprit libre ? Et comment celui-ci formera-t-il celui-là ? Il lui apprendra la liberté en la lui faisant pratiquer […]. Il n’y a pas d’éducation libérale si l’on ne met pas l’intelligence en face d’affirmations diverses, d’opinions contraires, en présence du pour et du contre, en lui disant : Compare et choisis toi-même.

Cette citation, reprise par Claude Lelièvre, professeur émérite d’histoire de l’éducation, dans un entretien paru dans la revue Le délégué de l’éducation nationale(1)N° 285, décembre 2025., va servir de fil conducteur au développement à suivre.

Le premier devoir d’une république est de former des républicains

C’est la raison qui a fondé l’ambition de la IIIe République d’instituer l’école publique, gratuite et laïque. Il s’agissait rien de moins que d’affranchir l’école et l’esprit des élèves des a priori, de la domination de l’Église, de tout dogmatisme. L’école publique affranchie de toute logique lucrative, de tout prosélytisme religieux et idéologique, de la soumission naïve à la corruption ambiante, se doit d’ouvrir la voie vers une morale commune qui serve de référence. Cette morale doit être en mesure de résister aux contradictions qui ne manquent pas de surgir entre les exigences de cette morale et les pratiques économiques immorales du système économique capitaliste.

Si vous voulez faire un esprit libre, qui est-ce qui doit s’en charger, sinon un autre esprit libre ?

Cet esprit libre ne peut qu’être un enseignant du public. Dans le privé confessionnel, la ligne directrice est de transmettre les valeurs particulières tirées des « évangiles », des textes dits sacrés. La liberté de conscience des enseignants y est constamment contrariée, en opposition au Code de l’Éducation. Cela a un impact négatif sur l’esprit des élèves.

A priori, l’enseignant du public développe une forte propension à ne pas formater le cerveau des élèves, à ne pas les embrigader, du fait de son devoir de neutralité politique et religieuse. Depuis des décennies, et encore plus depuis 2017, des directives normatives quant à la pédagogie à appliquer selon les recherches en neuroscience ou sciences cognitives pullulent. Ces injonctions transforment les enseignants en simples exécutants. Il ne s’agit pas de nier l’intérêt de ces recherches, mais il faut savoir prendre du recul et laisser les enseignants libres de la pédagogie qui convient pour eux-mêmes et pour les élèves de leurs classes. Comment apprendre aux élèves la liberté si eux-mêmes sont contraints ou entravés dans leur démarche ? Les élus nationaux, le ministère de l’Éducation fixent les finalités, les objectifs. Les enseignants ont le devoir de mettre en œuvre les moyens pour les atteindre.

Et comment celui-ci formera-t-il celui-là ?

La réponse qui suit cette question est fondamentale : « Il lui apprendra la liberté en la lui faisant pratiquer ». Cela détermine la méthode. La finalité qui consiste à former des esprits libres suppose des méthodes en cohérence, des méthodes qui reposent sur la participation active des élèves dans une ambiance de recherche libre qui leur fait apprécier la liberté, qui leur permet de ne pas tout prendre pour argent comptant, qui les incite à vérifier les sources. Cette méthode doit se rapprocher de l’esprit scientifique : émettre des hypothèses, élaborer des expériences pour vérifier leurs cohérences avec la réalité. Des esprits bien formés : quel atout pour contrer les « fausses nouvelles » et les démagogues ou algorithmes qui nous déterminent à notre insu, pour rendre notre République et la démocratie pérennes et solides !

C’est comme en politique. Un mouvement qui vise à démocratiser les institutions, à rendre le pouvoir au peuple et qui, dans son fonctionnement, est antidémocratique, n’est pas crédible. Il en est de même pour l’école de la République. Si elle repose sur l’autoritarisme, elle ne pourra pas former des républicains. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas de l’autorité, bien au contraire. L’autorité élève alors que l’autoritarisme abaisse.

École publique (Socrate) vs école privée (sophistique)

Les moyens et les finalités des deux écoles antiques divergent fondamentalement.

Pour Socrate,

  • la méthode qu’il préconise repose sur le questionnement, l’échange, la controverse qui nourrit la réflexion ;
  • la finalité est de développer l’autonomie de jugement, l’esprit critique dans la recherche de la ou des vérités, de la sagesse, de penser par soi-même.

Pour les sophistes,

  • la méthode repose sur la rhétorique que Socrate qualifie de flatterie pour persuader, quitte à utiliser des arguments spécieux, rhétorique ; c’est l’art de bien parler et de dire ce que les autres veulent entendre,
  • la finalité est l’acquisition de compétences pratiques et la réussite dans la vie publique et économique, ainsi que l’expression d’une opinion sur toute chose, même sur des sujets dont on est ignorant, afin de masquer cette méconnaissance.

Bien que la différence entre socratisme et sophisme ne recouvre pas complètement la distinction de fond entre école publique et école privée, il est indéniable que le caractère propre dont se réclame le secrétariat à l’enseignement catholique est la transmission des paroles des « évangiles », ce qui a conduit certains établissements privés à inciter enseignants, élèves et parents d’élèves à s’opposer au programme « ABC pour l’égalité », à participer à la « Manif pour tous », à refuser d’organiser les formations des enseignants sur les « Valeurs de la République et le principe de laïcité »… Soyons clairs, une telle orientation entre de plein fouet en opposition avec la pensée de Ferdinand Buisson, selon laquelle « il faut prendre l’être humain si petit, si humble qu’il soit et lui donner l’idée qu’il peut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne ».

En revanche, l’école publique, par principe, se doit de faire reposer tout son enseignement et sa pédagogie sur cette pensée fondatrice d’un enseignement public, gratuit et laïque.

Attitude de l’État non conforme à la Constitution et séparatisme scolaire

La Constitution enjoint l’État à organiser un service public, gratuit et laïque de l’Éducation nationale. Or, depuis 1959 et la loi Debré aggravée par les circulaires des lois suivantes, l’État finance le privé, qui pourtant enfreint le Code de l’Éducation (voir plus haut). Ce faisant, il organise un séparatisme scolaire et social comme le montre l’IPS (indice de positionnement social)(2)L’école privée réduit à néant l’objectif de mixité sociale à l’école : l’article du Monde du 8 novembre 2022/https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-laicite/education-et-ecole-publique-laique-sortir-du-deni/7432482., bien supérieur dans le privé, comparativement au public.

Logiquement, le principe « donner plus à ceux qui ont le moins » devrait pousser l’État à fournir un piédestal compensatoire et donc financier aux écoles publiques qui respectent, elles, le Code de l’Éducation en matière de liberté de conscience et de neutralité religieuse.

Il faudrait également abroger tout financement public des écoles privées confessionnelles.

Logique d’affaiblissement du service public

C’est la logique de privatisation du néolibéralisme qui est mise en œuvre : elle consiste à empêcher l’école publique de remplir ses missions, à provoquer ainsi le mécontentement et à inciter les parents à se tourner vers le privé. La finalité est d’affirmer que l’école publique ne fonctionne pas bien et qu’il faut donc la privatiser. Cela relève de la manipulation des esprits en omettant de préciser que, si l’école publique rencontre des difficultés et ne remplit pas bien son rôle, c’est voulu et organisé au plus haut niveau de l’État.

Pour une école libératrice, émancipatrice : citoyens et producteurs

Le rôle de l’école publique est de former des citoyens libres, conscients, émancipés et non de les conformer à des dogmes religieux ou idéologiques, de former des producteurs qui s’intègrent dans le monde économique. Cette intégration n’interdit en aucun cas de remettre en cause le fonctionnement de l’économie et des entreprises.

Il faut diversifier les filières de qualité à la fois classiques et professionnelles en développant la formation en alternance. Cette dernière ne doit pas se contenter de former des ouvriers, des techniciens, des ingénieurs, elle doit poursuivre la formation générale pour continuer sur le chemin d’une culture à la fois universelle et critique, d’une culture scientifique, littéraire, artistique, historique.

Certes, le patronat ne veut pas de cette formation générale de haut niveau. Il préfère des travailleurs uniquement compétents dans leur métier (ce qui est important), et empêchés de donner leur opinion sur l’organisation du travail, de critiquer les choix d’investissement et le fonctionnement des entreprises.

L’école libératrice peut contribuer à faire entrer la République dans tous les lieux de travail.

Une morale commune

Affranchie de la logique du lucre, affranchie de tout prosélytisme religieux ou idéologique, affranchie de toute soumission naïve à la corruption ambiante, seule l’école publique permet de conduire vers une morale commune qui résiste aux contradictions qui ne manqueront pas de surgir face à des pratiques économiques indignes, immorales. Ainsi affranchie, la morale commune ne peut se transformer en un moralisme plat qui prêterait à moquerie, qui sonne faux pour des élèves immergés dans le monde réel. Il n’a y rien de pire que l’hypocrisie qui consiste à faire coexister les grands idéaux républicains avec des pratiques sociales immorales.

Le devoir de l’État

Il faut recréer des écoles de formation qui se donnent pour mission d’insuffler l’enthousiasme des « hussards de la République » à des enseignants qui connaissent les « valeurs de la République et le principe de laïcité » et ont à cœur de les transmettre. Ces enseignants auront constamment en tête le mot de Ferdinand Buisson : former des esprits libres.

Cela nécessite des moyens humains, matériels et financiers(3)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-societe/respublica-enseignement/systeme-educatif-ni-deni-ni-stigmatisation/7438506.. Cela peut sembler coûteux à court terme, mais, à long terme, cela s’avère très rentable en termes de rapports sociaux, de tranquillité publique, de prospérité économique. Évidemment, des dirigeants qui veulent perpétuer l’exploitation des travailleurs par les détenteurs de capitaux, qui préfèrent une démocrature à une vraie démocratie républicaine, ne veulent pas d’une telle école, d’où la préférence pour le séparatisme scolaire et l’enseignement privé.