Pourquoi il faut (re)créer d’urgence les services publics pour (ré)inventer la démocratie

Une telle question peut sembler étrange, sinon incongrue, pour un pays comme la France où les détracteurs néolibéraux de l’État ne cessent de dénoncer le poids de la dépense publique dans la richesse nationale : selon eux, il y aurait trop de Sécurité sociale, trop de fonctionnaires, trop d’administrations, etc. Pourtant, il ne se passe pas un jour sans que ne soit évoquée dans la presse la « crise » de tel ou tel service public : un hôpital qui n’est plus attractif qui est fui par des soignants qui n’en peuvent plus de la dégradation des conditions de travail ; une école qui peine à recruter des professeurs mal payés et dont les « performances » sont questionnées par des classements de type Pisa ; un Pôle emploi où les agents n’ont plus le temps de remplir leur fonction de suivi des chômeurs et que l’on transforme en contrôleurs tatillons ; une justice engorgée où les justiciables doivent attendre parfois des années avant que leur affaire ne soit examinée ; un monde du travail social où les managers règnent désormais en maître et d’où la dimension politique de ces métiers est niée voire stigmatisée au profit d’une gestion « par projet » et où les indicateurs prolifèrent.

Le tableau général est celui d’un délitement progressif du réseau dense de services publics qui s’était développé à compter de la fin du XIXe siècle et qui a contribué à faire de la France une Nation. Certains services publics sont purement et simplement privatisés et soumis à la concurrence, d’autres sont dénaturés en calant leur fonctionnement sur la gestion des entreprises privées, d’autres encore ne sont plus en mesure de remplir leurs missions du fait de la « politique des caisses vides » favorisant de facto des offres privées alternatives.

Le tableau général est celui d’un délitement progressif du réseau dense de services publics qui s’était développé à compter de la fin du XIXe siècle et qui a contribué à faire de la France une Nation.

Dans certains territoires, les services publics disparaissent purement et simplement comme l’ont dénoncé à juste titre les « gilets jaunes ». Ce mouvement n’était en aucune façon une « jacquerie » anti-fiscale mais une protestation contre le fait que les impôts payés n’ont plus de contrepartie en termes de services publics. Dans les cahiers de doléances rédigés à l’occasion de cette crise sociale majeure, les déserts médicaux et hospitaliers étaient souvent le symbole de la rétractation du maillage territorial par des services publics essentiels.

Crise des services publics et crise de la démocratie

Ces derniers, rappelons-le, sont structurés autour de trois principes fondamentaux. Le principe de continuité tout d’abord : les services publics doivent satisfaire de façon continue les besoins collectifs ; le principe de mutabilité ensuite : les services publics doivent s’adapter au changement de ces mêmes besoins collectifs ; le principe d’égalité enfin et peut-être surtout : tous les usagers doivent disposer des mêmes avantages et il ne saurait exister des systèmes préférentiels.

C’est la remise en cause de ces trois principes qui a été le terreau à la « révolte des budgets contraints »[1] qu’étaient les « gilets jaunes ». En effet, les services publics sont la richesse de celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui peinent à boucler les fins de mois. On assiste même à une redistribution à l’envers : la dynamique de métropolisation voit se concentrer les emplois, les services publics, les richesses dans les grandes villes pendant que des pans entiers du territoire sont laissés en déshérence. Ainsi, par exemple, l’offre de soins se raréfie à mesure que l’on s’éloigne du centre de Paris pour aller vers la Seine-Saint-Denis, là où se concentrent pourtant des populations à l’état de santé dégradé, comme l’a révélé la crise de Covid-19.

Comment ne pas faire le lien entre le recul ou le délitement des services publics et la crise de la citoyenneté dont la montée constante de l’abstention est le symptôme le plus criant ? La Nation française, et donc la citoyenneté, se sont construites autour de l’État entendu comme un réseau étendu de services publics et l’existence d’une fonction publique forte censée assurer la neutralité et l’efficacité de ces derniers (il suffit de penser aux pays où l’absence de fonction publique correctement rémunérée favorise la corruption).

La contribution de la crise des services publics à celle de la démocratie revêt deux dimensions.

La première, que nous venons d’évoquer, est l’existence d’une citoyenneté à plusieurs vitesses, selon le lieu de résidence ou la capacité à payer quand la gratuité recule sous prétexte de « responsabiliser les usagers ». Les sociologues ont ainsi montré, dans le cas de l’école, que le choix du lieu de résidence était en partie motivé par l’accès aux écoles où les conditions d’enseignement et les performances scolaires sont les meilleures (quand il ne s’agit pas, purement et simplement, de contourner la carte scolaire). Cette rupture flagrante du pacte républicain crée un sentiment d’injustice et de ressentiment chez les citoyens devenus de « seconde zone » et qui trouve à s’exprimer sur le terrain électoral.

La crise du travail au sein des services publics

Cependant, il existe un phénomène plus méconnu qui a trait au travail, à son organisation, à ses conditions d’effectuation, en particulier le degré de bien-être et d’autonomie dont bénéficient les salariés en général et les agents publics en particulier. Pour ne prendre que cet exemple, dans la fonction publique hospitalière, le vote en faveur de Marine le Pen est passé de 14,5 % en 2012 à 23,2 % en 2017. L’abstention ou le vote protestataire augmentent à mesure que l’on descend dans la hiérarchie soignante, c’est-à-dire à mesure que le travail devient « sans qualité », plus pénible et plus mal rémunéré. Les réticences à la vaccination contre le Covid-19 obéissent à la même logique : le refus de se faire vacciner peut être dans beaucoup de cas interprété comme un acte de protestation et de défiance à l’égard d’un pouvoir qui contribue à dégrader les conditions de travail, à multiplier les contrôles et les évaluations, à précariser l’emploi, à mettre en concurrence les agents entre eux, à imposer des objectifs inatteignables ou des cadences insoutenables, ou à dénier toute reconnaissance au travail effectué.

La crise des services publics est donc aussi une crise du travail au sein des services publics.

La crise des services publics est donc aussi une crise du travail au sein des services publics. « La misère du monde du travail »2 que connaissent aujourd’hui des milliers d’agents publics contribue à la crise des vocations, à la perte de fierté et du sens de leur mission. Ce constat vaut d’ailleurs pour l’ensemble du monde du travail, étant donné que les méthodes de gestion du privé et celles du public tendent de plus en plus à se confondre. Et les conséquences politiques sont les mêmes : comme l’ont montré plusieurs études, il existe un lien entre le manque d’autonomie dans le travail et les comportements électoraux, i.e. un « effet de contagion » des schèmes comportementaux de la sphère du travail vers la sphère politique3. En effet, une faible autonomie dans le travail favorise la passivité civique ou l’inclination pour un modèle autoritaire.

Or, comme l’a magistralement montré Bruno Trentin dans son ouvrage majeur La Cité du travail, la gauche, en dehors de quelques moments historiques et de quelques expériences limitées, s’est très peu intéressée au travail, à son organisation et ses modalités d’effectuation, quand elle n’a pas purement et simplement fait l’éloge du taylorisme, préférant concentrer ses revendications sur les salaires ou l’État providence4. Les travailleurs, selon l’expression de Jaurès, étaient ainsi « rois dans la cité mais serfs dans l’entreprise ». Ce désintérêt coupable de la gauche pour le travail a eu là encore des conséquences politiques, en particulier le développement d’une « politique sans qualité », selon l’expression de Trentin, de la gauche parlementaire encline à dissoudre les perspectives d’émancipation sociale dans les préoccupations opportunistes de gouvernement.

« Travail sans qualité »5 et « politique sans qualité » sont donc les conséquences complémentaires d’une gauche politique et syndicale qui a entériné la prétention à la souveraineté absolue des employeurs publics et privés sur le travail. Cette renonciation, déjà grave pour les entreprises privées, devient catastrophique quand elle touche les services publics en tant que ces derniers sont les lieux principaux de réalisation de soi, que l’on soit agent public ou simple usager. Les services publics, au cœur du pacte républicain, donnent le « la » au reste des organisations qu’elles soient capitalistes ou associatives. Or, au lieu d’être des laboratoires de « libération du travail »6 et de la transformation des travailleurs en « oeuvriers »7, les services publics ont été littéralement colonisés par le « management désincarné »8 prévalant dans le secteur privé et qui réifie toujours plus les travailleurs.

Le paradoxe est que la réification du travail dans les services publics, donc leur dénaturation, au nom de la supériorité supposée des méthodes managériales du secteur privé contribue à affaiblir l’économie dans son ensemble. L’ironie veut que ce soient les économistes « orthodoxes » eux-mêmes qui l’ont mis en évidence : santé, éducation, monopoles « naturels » que sont les réseaux d’énergie ou d’eau, infrastructures de transport et de communication contribuent de façon décisive à la performance d’une économie. Il suffit de rappeler que les vaccins à ARn messager ont été mis au point dans des start-ups en grande partie adossées au secteur public, avant d’être rachetés par Big Pharma.

Aussi bien, avec l’affaissement des services publics, l’on perd sur les deux tableaux, démocratique et économique.

L’ambition de ce numéro spécial de Respublica est donc de poser, à partir de la pluralité des champs professionnels, la question, longtemps escamotée par la gauche, des relations entre services publics, travail et politique. Il s’agira de ne pas seulement faire des constats mais, comme nous y ont invité Bruno Trentin et, à sa suite, Alain Supiot, d’avancer des propositions qui permettraient de « libérer le travail » dans les services publics, lesquels deviendraient les lieux d’expérimentation et de diffusion d’un autre rapport au travail qui soit source d’épanouissement et, osons le mot, de bonheur aussi bien individuel que collectif. Il est urgent de retrouver la dimension oeuvrière de nos métiers pour permettre l’accomplissement des subjectivités et des liens démocratiques.


[1] Pierre Blavier, Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints, Paris, PUF, 2021.

[2] Nicolas Latteur, Travailler aujourd’hui. Ce que révèle la parole des salariés, Éditions du Cerisier, 2017.

[3] DARES, Travail et bien-être psychologique. L’apport de l’enquête CT-RPS 2016, 2018.

[4] Bruno Trentin, La Cité du travail. Le fordisme et la gauche, Paris, Fayard, 2012.

[5] Richard Senett, Le travail sans qualité. Les conséquences humaines de la flexibilité, Paris, Albin Michel, 2000.

[6] Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, Paris, Seuil, 2018.

[7] Roland Gori, Bernard Lubat, Charles Sylvestre, Manifeste des oeuvriers, Arles, Actes Sud, 2017.

[8] Marie-Anne Dujarier, Le management désincarné, Paris, La Découverte, 2017.