Millième numéro de ReSPUBLICA ! Histoire d’une saga militante

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Ce numéro 1 000 de ReSPUBLICA nous permet de revenir sur l’histoire d’un journal qui, dès le départ en 1999, fut créé par et pour des militants du mouvement social et politique.

Ses initiateurs avaient vécu la double trahison de la gauche, contre la laïcité dès les errements des directions du bloc FEN à la fin des années 60, et contre les conquis sociaux dès mars 1983 lors du tournant néolibéral du gouvernement nommé par François Mitterrand.

L’action anti-laïque du gouvernement Mitterrand-Rocard-Jospin en 1989 sur la laïcité à l’école, et celle du gouvernement d’union de la gauche de Lionel Jospin (1997-2002), plus grand privatiseur de l’histoire de France, continuateur de l’étatisation de la Sécurité sociale par le plan Juppé de 1995, ont finalement convaincu ces militants de gauche de la nécessité de créer un média électronique. Quel fut le contexte militant des dix années ayant conduit à la création de ReSPUBLICA ?

1989-1992 : les reculs laïques de Mitterrand-Rocard-Jospin et la bataille pour la laïcité

Ces reculs débutent avec les accords anti-laïques Lang-Cloupet, et surtout la loi Jospin du 10 juillet 1989 et son article 10 qui servira au Conseil d’État dans son avis du 27 novembre 1989.
Cette loi dite d’orientation scolaire de Lionel Jospin dans le gouvernement Rocard (avec présidence François Mitterrand) qui stipulait que la liberté des élèves était la même dans l’enceinte scolaire que celle des enfants à l’extérieur. Le vote de cette loi a servi aux trois socialistes hypocrites ci-dessus de demander alors au Conseil d’État de dire le droit. L’arrêt du Conseil d’État du 27/11/1989 tient bien évidemment compte de l’article 10 susnommé. Les circulaires de Jean Zay du Front populaire en 1936 et 1937, interdisant les signes politiques et religieux dans l’école, ont donc été abolies par la jurisprudence liée à l’article 10 de la loi du 10 juillet 1989. Des auditeurs amis du Conseil d’État nous ont convaincus qu’une gigantesque bataille d’éducation populaire était nécessaire tant les trahisons étaient générales dans toutes les organisations naguère laïques politiques, syndicales et associatives.

La seule organisation qui réagit immédiatement fut le Grand Orient de France (GODF) par son banquet républicain du 21 octobre 1989 avec 1500 personnes (voir les retombées du Monde et de Libération entre autres). Puis, trois semaines plus tard « la bande des 5 » du Nouvel Obs réunie par Catherine Kintzler et Elisabeth Badinter, en première page du journal en novembre 1989. La bataille de la loi contre les signes religieux à l’école est lancée
En début 1992, le GODF décide, sans modifier sa position de fond, d’arrêter d’animer la lutte, en modifiant lui-même sa propre commémoration prévue du bicentenaire de la République du 22 septembre 1992. Celle-ci devait être une initiative de relance politico-médiatique sur le sujet et fut transformé en micro-colloque intime.

Le banquet républicain d’Initiative Républicaine (IR) prend le relais. Plus de 900 personnes y participent à la mutualité en décembre 1992 avec la plupart des intellectuels et militants qui s’étaient solidarisés avec l’initiative du GODF. Marc Blondel, Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler, Richard Gerbaudi, Philippe Schwartz, Bernard Teper et beaucoup d’autres sont là.

1993-2004 : continuer la bataille au sein du mouvement social hors du champ politique

La CGT-FO, qui avait soutenu le banquet de décembre 1992 (les trotskistes lambertistes influents au sein de la direction de la centrale, prenant position contre le projet de loi qui interdirait les signes religieux à l’école) et Initiative républicaine ayant décidé de rejoindre le champ politique, commence une nouvelle période.

Ceux qui décidèrent de continuer la bataille au sein du mouvement social hors du champ politique, acceptèrent la proposition d’André Fortané, président-fondateur de l’UFAL, de le faire à partir de l’UFAL.

Au cours de ces années, l’UFAL s’est donné comme objectif de transcrire ses positions philosophiques et politiques dans le langage juridique pour mener d’une part la campagne d’éducation populaire tournée vers l’action (réunions publiques sur un discours cohérent, précis et homogène) et d’autre part, de partir à l’assaut des assemblées parlementaires. Cette période est prolifique :

La mission parlementaire présidée par Jean-Louis Debré reprend mot pour mot la proposition de l’UFAL (« interdiction des signes religieux visibles dans l’école ») donnée lors de son audition. Cette dernière avait été préparé avec des juristes (magistrats et avocats) L’estocade est la tribune parue dans Libération en mai 2003 avec une adresse courriel : ce fut le déferlement !

Sachant cela, et sans attendre la fin de la mission parlementaire, le lobby catholique fait pression sur la présidence de Jacques Chirac qui invente la Commission Stasi pour tenter de casser ou de modérer les résultats prévisibles de la mission parlementaire.

Les retombées des réunions publiques très suivies de l’UFAL, l’action d’Henri Pena-Ruiz et de la directrice d’Elele, Gaye Petek, dans la commission Stasi, et surtout l’estocade prévisible du 17 octobre 2003 portant audition de Jean-Paul Costa, alors vice-président de la Cour européenne des droits de l’homme, explicitant les jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) fait chavirer les directions de l’UMP et du PS sans débat interne comme d’habitude. L’application de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme organise une jurisprudence européenne supérieure, dans la hiérarchie des normes, à la loi française. Elle stipule que les restrictions dues à l’application du principe de la laïcité sont autorisées, à condition qu’elles ne soient pas générales et qu’elles soient notées dans une constitution ou une loi nationale.

Suivront la décision de l’Elysée en novembre 2003 et la loi du 15 mars 2004.

Entre temps, le groupe qui avait lancé Initiative républicaine et qui avait rejoint l’UFAL pour la troisième phase de ce combat a souhaité créer un journal en 1999. ReSPUBLICA naît alors. Il appuie la campagne pour une loi contre les signes religieux à l’école. Tout en insérant cette lutte dans le cadre d’une nécessité d’intégrer ce combat à l’intérieur d’un projet de République sociale d’où le titre choisi, ReSPUBLICA, la chose publique en latin.

Depuis 2004, le combat laïque reste tout aussi nécessaire

Mais le lobby clérical ne désarme pas, Tour à tour, l’accord Kouchner-Vatican, le rapport Machelon, la loi Carle (financement obligatoire des municipalités du forfait scolaire aux écoles privées confessionnelles d’autres communes si elles scolarisent des enfants de la commune) montre que la volonté du Secrétariat général de l’enseignement catholique (SGEC) de préparer des réformes régressives avec les partis néolibéraux de droite comme de gauche est toujours présente. Pire, il ne se passe plus une année sans une augmentation, malgré la crise, des subventions au lobby catholique et à ses écoles. Une lecture des livres d’Eddy Khaldi sur ce point est édifiante.

Dans la séquence qui a suivi, notre tâche fut difficile. Car le principe de laïcité vit trois dérives. La première, c’est la dérive néo-concordataire qui s’amplifie car le mouvement réformateur néolibéral se développe avec son allié, le communautarisme. La tendance des capitalistes néolibéraux, c’est la dérive néo-concordataire qui s’oppose au principe laïque défini par Victor Hugo qui s’écrie à la chambre des députés le 15 janvier 1850 : « je veux l’État chez lui, l’église chez elle ». L’autre dérive, c’est celle de la « laïcité usurpée » d’une partie de la droite et de toute l’extrême droite qui utilise le principe de laïcité contre une seule religion, hier le judaïsme, aujourd’hui l’islam alors que la laïcité est pour la liberté des cultes. La troisième dérive est celle de la laïcité d’imposture de plus en plus fréquente à gauche et à l’extrême gauche, qui cache mal sa préférence pour le communautarisme. Cette troisième dérive prendra un nouvel essor avec le développement de la gauche identitaire qui remplacera la lutte des classes par la lutte identitaire.

Nous avons même vécu un évènement singulier contre la dérive de la laïcité usurpée lorsque nous avons été infiltré, quelques semaines avant notre victoire dans la bataille pour une loi contre les signes religieux par quelques personnes, dont le leader, venait de la LCR et de la CGT du Livre. Nous nous sommes aperçus ensuite qu’ils se préparait à une dérive doriotiste, qu’il pratiquait ce que nous appelons la laïcité usurpée, et qu’il ne faisait pas de différence qui, pour nous est centrale, entre des croyants musulmans d’une part et des intégristes et djihadistes d’autre part et qu’ils étaient contre le clivage gauche-droite, contre la lutte des classes, qui pour nous sont centrales. Après notre surprise vu la provenance de ces personnes, nous les avons convoqués à une réunion d’explication pour les confondre, ils ont préféré ne pas venir et sont partis créer Riposte laïque qui dès sa création a travaillé avec l’extrême droite identitaire.

ReSPUBLICA se recentre sur sa vision holiste du changement politique et social

Le retour du droit positif aux décisions laïques du Front populaire que permet la loi du 15 mars 2004 pousse ReSPUBLICA à changer sa focale et à s’engager dans une campagne holiste pour une nouvelle hégémonie culturelle qui lie tous les principes républicains entre eux. Nous estimions alors que la perspective d’une république sociale était à ce prix. De nombreux débats arrêtèrent le nombre des principes à dix (liberté, égalité, fraternité, laïcité, démocratie, solidarité, sûreté et sécurité, universalité concrète, souveraineté populaire et développement écologique et social).

Les années 2004 et 2005 voient le journal soutenir la création du Forum social mondial de la santé à Porto Alegre et être un média actif dans la bataille contre le Traité constitutionnel européen qui aboutira le 29 mai 2005 à la victoire du non. Nous avons travaillé dans cette campagne dans la campagne d’Attac.

Quatre événements ont entraîné ReSPUBLICA à considérer que nous changions de séquence. D’abord les trahisons du gouvernement d’union de la gauche dirigé par Lionel Jospin (d’une soumission insensée aux traités et directives de l’Union européenne) suivi de la forfaiture des élus socialistes qui acceptent de violer le choix populaire du peuple du 29 mai 2005. Mais aussi les crises économiques de 2000 et de 2007-2008 qui ébranlent le capitalisme lui-même.

Quant au système économique mondial et à sa financiarisation, de nombreuses analyses ont été publiées pour dégager les origines et les lignes de force du néolibéralisme, les moyens de le combattre, notamment par la bataille pour une hégémonie culturelle susceptible d’agréger des composantes sociales en « bloc historique ».

Dans ce sens, ReSPUBLICA a soutenu la création du Réseau Education Populaire (REP), nouveau centre de ressources fournissant sur de nombreux sujets, dans toute la France, des intervenants à la demande des organisations du mouvement social et politique pour animer leurs réunions publiques. Avant la crise sanitaire due au virus Sars-cov-2, le REP fonctionnait à un rythme de plus de 300 interventions par an.

Nous avons dans cette séquence soutenus plusieurs combats sociétaux et écrit de nombreux textes pour la refondation de la sphère de constitution des libertés (école, services publics, Sécurité sociale) comme pierre angulaire du modèle politique de la République sociale, modèle politique totalement antagonique au modèle capitaliste néolibéral suivi par les différents gouvernements néolibéraux de droite ou de gauche.

En 2011, il est à noter que le Parti de gauche a déposé une proposition de loi promue par les sénateurs Labarre et Autain, dernière proposition de la gauche laïque et sociale en ce sens. Un texte élaboré sous la responsabilité de Pascale Le Néouannic avec les apports de nombreux intellectuels dont Henri Pena-Ruiz et Jean-Paul Scot, qui n’a pas été débattu en séance – mais que nous avons largement utilisé dans nos initiatives d’éducation populaire(1)Voir le texte n° 406 (2010-2011) de Mme Marie-Agnès LABARRE et M. François AUTAIN, déposé au Sénat le 6 avril 2011.

Lorsque le choix du Parti socialiste et d’EELV de « sauver » le capitalisme avant tout devint manifeste, ReSPUBLICA – tout en restant soucieux de sa totale indépendance à l’égard des partis et mouvements politiques – a soutenu la candidature de Jean-Luc Mélenchon aux élections présidentielles de 2012 et 2017.

Mais la gauche n’a pas encore fini de dériver. Le développement de la gauche identitaire dans toutes les grandes organisations syndicales, associatives et politiques sans exceptions y compris dans les extrêmes gauches ont poussé notre réseau à soutenir en 2019 l’appel « Combat laïque-combat social, fédérer le peuple » pour souligner la nécessité de lier tous les combats en défense de la République sociale, à commencer par la liaison du combat laïque et du combat social. Nous avons critiqué la participation de nombreux responsables politiques et syndicaux présents lors de la manifestation initiée avec des organisations de l’islam politique.

Alors que les positionnements confus, ambigus, voire réactionnaires de certains militants ont permis le développement d’une gauche identitaire s’inspirant des États-Unis, il était impérieux de réaffirmer le primat de la lutte des classes en lieu et place des identités pour fédérer le peuple.

Alors que les positionnements confus, ambigus, voire réactionnaires de certains militants ont permis le développement d’une gauche identitaire s’inspirant des États-Unis, il était impérieux de réaffirmer le primat de la lutte des classes en lieu et place des identités pour fédérer le peuple. Nous avons théorisé le fait que le recul de la gauche avait plusieurs causes mais l’une d’entre elles est bien l’abandon de la lutte des classes poussant la classe populaire ouvrière et employée à l’abstention.

Car les partisans de la République sociale ont toujours lié, de la Révolution française à nos jours, la lutte des classes et les combats antiracistes, antisexistes, anticolonialistes mais en gardant le primat de la lutte des classes contre la République bourgeoise. Que ces partisans aient été minoritaires à certaines périodes est incontestable mais c’est toujours eux qui ont poussé le plus loin possible le chemin de l’émancipation. C’est sous leur impulsion que la Révolution française a aboli l’esclavage et séparé les églises et l’État. C’est encore eux qui animent la Commune de Paris. C’est encore eux qui contesteront à la chambre des députés le colonialisme de Ferry « le Tonkinois »), qui prendront la défense de Dreyfus, qui participèrent aux luttes sociales, laïques et surtout à la lutte contre la guerre et dont leur chef de file Jean Jaurès le paya de sa vie lors de son assassinat le 31 juillet 1914.

Et ce combat a perduré dans la Résistance jusqu’à nos jours. Mais si certains hommes ont trahi comme cela se passe malheureusement de temps en temps, les partisans laïques et sociaux de la République sociale ont maintenu leur action continue avec le primat de la lutte des classes qui reste pour nous le moteur de l’histoire.

L’activisme de la gauche identitaire qui priorise les luttes identitaires a conduit ReSPUBLICA en 2021 à prendre la défense des chercheurs Beaud et Noiriel lorsqu’ils ont été attaqués en meute sur les réseaux sociaux par des éléments de la gauche identitaire(2)Voir à ce sujet le podcast Educpod : https://podcast.ausha.co/reseau-education-populaire ; les deux derniers réalisés sont particulièrement en phase avec l’actualité et avec des articles récents du journal. Ainsi : Race et sciences sociales :et Echange entre S. Beaud, G. Noiriel..

Récemment, nous avons publié de nouveaux articles sur la transition écologique et énergétique, sur la voiture électrique, sur la nécessaire réindustrialisation.

Dernièrement, ReSPUBLICA par sa rubrique « Services publics ou barbarie », a lancé un débat sur l’avenir des services publics dans une République sociale, tenant compte des échecs d’une évolution dictée d’en haut sans changer le cœur du réacteur. Car il s’agit bien aujourd’hui de penser la lutte des classes dans le travail et pour chaque métier, suivant par là les pensées de Bruno Trentin et Alain Supiot.

Si vous voulez un aperçu de quelques articles représentatifs de l’histoire de ReSPUBLICA, de nos ouvrages, des podcasts Educpod du Réseau Education Populaire, voici quelques propositions non exhaustives :

  • Sur l’actualité : la chronique d’Evariste présente régulièrement notre point de vue sur la situation politique et propose des pistes d’action et de réflexion. Voir aussi la rubrique « A la Une ».

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Voir le texte n° 406 (2010-2011) de Mme Marie-Agnès LABARRE et M. François AUTAIN, déposé au Sénat le 6 avril 2011
2 Voir à ce sujet le podcast Educpod : https://podcast.ausha.co/reseau-education-populaire ; les deux derniers réalisés sont particulièrement en phase avec l’actualité et avec des articles récents du journal. Ainsi : Race et sciences sociales :et Echange entre S. Beaud, G. Noiriel.