Diabolisation des extrêmes
D’une façon générale, ces discours sont tous de même nature depuis plus de 40 ans. Il s’agit de diaboliser l’extrême droite pour contrer la tendance à la dédiabolisation engagée par Marine Le Pen. Cette politique de diabolisation est encore majoritaire chez ceux qui disent vouloir s’opposer à l’extrême droite.
De plus, beaucoup, y compris des responsables d’organisations citées en début d’article, développent l’idée que la bonne stratégie est de lutter contre les extrêmes, c’est-à-dire contre l’extrême droite et une partie importante de la gauche(1)En sachant que la gauche actuelle tout entière ne pèse que 30 % des votants et que continuer à diviser cette gauche va la transformer en petites chapelles totalement coupées de son électorat potentiel.. D’autant que seule l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Par ailleurs, l’électorat de gauche est plus unitaire que peuvent l’être les directions, comme l’ont montré les enseignements des municipales de 2026.
La courte échelle à l’extrême droite
C’est la politique de l’extrême centre qui, d’une part, produit les causes de la montée de l’extrême droite par sa politique antisociale contre le grand nombre et, d’autre part, donne in fine le pouvoir à l’extrême droite.
Scander « À bas les extrêmes » signifierait qu’il n’y a plus que l’extrême centre qui répond aux « bons critères ». Mais l’on sait, en étudiant l’histoire, que c’est la politique de l’extrême centre qui, d’une part, produit les causes de la montée de l’extrême droite par sa politique antisociale contre le grand nombre et, d’autre part, qu’elle donne in fine le pouvoir à l’extrême droite(2)Lire L’extrême centre ou le poison français de l’historien Pierre Serna et Les Irresponsables de l’historien Johann Chapoutot.. Cette politique a échoué et continuera à échouer, car elle ne s’attaque pas sérieusement aux causes de cette montée en puissance. Aujourd’hui, les gauches ne sont pas à la hauteur des enjeux ; seule une gauche de gauche peut l’être(3)Pour une gauche de gauche – ReSPUBLICA..
Du capitalisme libre-échangiste au National capitalisme autoritaire
De plus, le monde a changé. Une nouvelle géopolitique s’est déployée contre la précédente. Nous sommes passés d’un capitalisme néolibéral libre-échangiste (CNLE(4)Ce CNLE a démarré à la fin des années 70 avec les arrivées au pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan. La France adopta ce stade du capitalisme à partir de 1983, année du virage néolibéral voulu par François Mitterrand et Jacques Delors. Cette mutation eut lieu pour que les capitalistes puissent contrer matériellement la baisse des taux de profit décelée dès la fin des années 60 dans de nombreux pays de l’OCDE.) au national capitalisme autoritaire (NaCA).
La mondialisation de cette nouvelle phase a été bien plus rapide que la précédente. L’une de ses conséquences a été la généralisation extrêmement rapide des montées de l’extrême droite dans le monde entier. L’extrême centre(5)Concept créé par l’historien Pierre Serna dans le livre L’extrême centre ou le poison français. a conforté les analyses de l’historien Johann Chapoutot, qui a montré que l’arrivée d’Hitler au pouvoir advint à la suite d’une décision politique de l’extrême centre(6)Hindenburg, Brüning, von Papen, entre autres., survenue juste après un échec électoral du parti nazi.
Bien évidemment, cette rapidité va de pair avec le soutien de plus en plus patent d’une partie grandissante du grand patronat(7)La capitulation des élites face à l’union de la droite et de l’extrême droite, par Matthieu Pigasse – Libération, COLLABORATIONS – Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires – ReSPUBLICA et, bien sûr, notre article sur Les enseignements des élections municipales 2026 pour la politique de demain – ReSPUBLICA.. De nombreux sociologues et politistes, dont ceux liés à ReSPUBLICA, mais aussi beaucoup d’autres, ont balisé ce travail d’identification des causes de la montée de l’extrême droite, à l’instar de Pierre Bourdieu, Robert Castel, Vincent Tiberj, Frédéric Pierru, Emmanuel Pierru, Benoit Coquard, Patrick Lehingue, Bernard Pudal(8)Du FN au RN, les raisons d’un succès, PUF, janvier 2026., Rémy Lefèvre, Éric Maurin, Frédéric Farah, Bernard Lahire, etc.
Les principaux leviers d’action contre l’extrême droite
Oui, combattre l’extrême droite est un défi complexe, qui demande d’abord de comprendre non seulement le réel devant nous, mais également ses évolutions et ses nouvelles interactions.
Il faut une refondation des lignes stratégiques des gauches avec comme ciment la question sociale.
Mais il ne suffit pas de s’opposer aux idées, il faut proposer un projet alternatif à ce que propose l’extrême centre, principal responsable de la montée de l’extrême droite. Il faut également proposer une alternative à l’extrême droite, qui bénéficie de nouveaux soutiens venant du grand patronat et de la droite traditionnelle, une union de toutes les droites étant amorcée. Et cette alternative ne peut venir que de la gauche unifiée à plus de 50 % des votants et non à 30 % comme actuellement. Il faut donc une refondation des lignes stratégiques des gauches avec comme ciment la question sociale pour pouvoir répondre à la lutte des classes promue par le grand patronat, l’extrême centre et l’extrême droite.
Agir sur trois piliers
L’extrême droite prospère sur le sentiment de déclassement lié à la crise économique. La conséquence est une montée de l’insécurité sociale. Les gauches politiques et syndicales ont tendance à diviser les gauches et à se replier sur la défense de certaines catégories sociales minoritaires au lieu d’adopter des slogans unificateurs, à l’instar de « Français, immigrés, même patron, même combat »(9)« Nouvelle France » : où veut-on nous emmener ? – ReSPUBLICA..
Oui, il faut déconstruire les discours idéologiques et culturels de l’extrême droite et de l’extrême centre via une éducation populaire refondée pour construire un discours contre-hégémonique. Il faut aussi établir des stratégies politiques et démocratiques sans attendre l’éternel cordon sanitaire ou front dit républicain qui montre sa propension à être de moins en moins efficace pour redonner in fine le pouvoir à l’extrême centre aux fins de relancer le mouvement perpétuel de la montée de l’extrême droite. Enfin, il faut travailler à la régulation numérique et juridique des réseaux sociaux. Et agir sur tous ses points là à travers trois piliers : l’économique, le social, l’instruction et l’éducation.
Nous devons donc lier les luttes sociales, la bataille des urnes et la bataille culturelle.
En fait, nous sommes en guerre culturelle et nous devons donc lier les luttes sociales, la bataille des urnes et la bataille culturelle, mais en sachant que cette dernière s’appuie sur les conflits de classe déterminés en dernière instance par les conflits dans la production capitaliste (Livre 1 du Capital). De ce fait, il convient de se détourner des propositions de Terra Nova de 2011(10) Nous rappelons que cette officine a appelé la gauche à abandonner la lutte des classes et la classe populaire ouvrière et employée, qui représente plus de 42 % de la population actuelle, pour la remplacer par une alliance des couches moyennes et des catégories discriminées (luttes des femmes, luttes de genre et de « race »). qui ont largement influencé toutes les directions des partis politiques et des syndicats avec plus ou moins de prégnance.
Agir sur les causes socio-économiques
Dans ce cadre, il faut comprendre que la majorité des gens se concentrent principalement sur leur pouvoir d’achat, leurs conditions de travail et sur la sphère de constitution des libertés (école, services publics, Sécurité sociale). Mais aussi sur leur sûreté et leur sécurité, tant personnelles que pour leur famille. Il faut donc lutter contre la désertification médicale, pour l’accès égal aux soins, pour la défense des perdants de la mondialisation, contre la précarité, pour un aménagement des territoires qui supprime les fractures géographiques, contre les petites retraites, pour une augmentation du taux de remplacement des retraites pour le plus grand nombre, pour une lutte contre les inégalités sociales, contre les décès au travail, pour une fin de vie digne, contre les politiques d’assimilation et d’insertion et pour des politiques d’intégration par le haut, contre l’accroissement des distances aux équipements, etc. Oui, il est urgent de concevoir un projet mobilisateur autour des questions sociales et économiques.
Tout concourt aujourd’hui à la fragmentation sociale, au regroupement via les algorithmes et réseaux sociaux entre ceux qui éprouvent les mêmes émotions, se positionnent sur les mêmes complotismes, expriment les mêmes haines. Là aussi, il faut déconstruire les fausses informations avec un fact-checking (vérification des faits) rigoureux, une éducation aux médias, et surtout par une solidarité via le tissu associatif pour lutter contre le repli sur soi et la résignation. Lutter contre les fausses radicalités, la polarisation des réseaux sociaux. Développer la démocratie partout sans exception. Régulons les algorithmes, y compris contre les libertariens. Activons les contre-discours actifs pour développer l’esprit critique.
Agir pour que l’école ne soit pas un simple appareil de reproduction sociale
L’école française doit permettre la transmission des savoirs, la mobilité sociale, l’intégration des élèves et des adultes dans la société par le travail. En un mot, elle ne doit plus être l’organe de reproduction sociale qu’elle est devenue aujourd’hui et qui entraîne son recul dans le concert des nations(11)Quelle République pour quelle école ? Partie 1 – ReSPUBLICA ; Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA ; Plaidoyer pour l’école de la République vs école privée – ReSPUBLICA.. Pour cela, il convient de lutter contre la ségrégation spatiale de l’urbanisme ainsi que contre le séparatisme scolaire organisé par l’État.
Agir contre « la préférence nationale et contre la fabrication des boucs émissaires »
Les droits économiques et sociaux sont pour toutes et tous. Il faut donc rétablir les vérités économiques, dénoncer les sophismes, identifier le processus de « bouc émissaire » en revenant toujours au réel et aux causes. Conserver le droit à l’égalité pour toutes et tous (l’égalité en droit est un fondement de la République). Favoriser la mixité sociale et scolaire. Soutenir les accès aux droits. Faire de la résistance conversationnelle. Ne pas laisser passer les généralisations abusives. Face à la préférence nationale, défendre l’idée de priorité sociale sans jamais diviser la classe populaire. La fabrication d’un bouc émissaire est toujours la réponse simple à un problème complexe. L’action la plus efficace est de réintroduire de la complexité là où l’on veut imposer des raccourcis. Ainsi, quand on dit que le RN est le parti des classes populaires, ce n’est vrai que si on se restreint aux seuls votants, mais cela ne l’est pas du tout si l’on se réfère aux pourcentages des inscrits et au nombre des non-inscrits.
Notes de bas de page
| ↑1 | En sachant que la gauche actuelle tout entière ne pèse que 30 % des votants et que continuer à diviser cette gauche va la transformer en petites chapelles totalement coupées de son électorat potentiel. |
|---|---|
| ↑2 | Lire L’extrême centre ou le poison français de l’historien Pierre Serna et Les Irresponsables de l’historien Johann Chapoutot. |
| ↑3 | Pour une gauche de gauche – ReSPUBLICA. |
| ↑4 | Ce CNLE a démarré à la fin des années 70 avec les arrivées au pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan. La France adopta ce stade du capitalisme à partir de 1983, année du virage néolibéral voulu par François Mitterrand et Jacques Delors. Cette mutation eut lieu pour que les capitalistes puissent contrer matériellement la baisse des taux de profit décelée dès la fin des années 60 dans de nombreux pays de l’OCDE. |
| ↑5 | Concept créé par l’historien Pierre Serna dans le livre L’extrême centre ou le poison français. |
| ↑6 | Hindenburg, Brüning, von Papen, entre autres. |
| ↑7 | La capitulation des élites face à l’union de la droite et de l’extrême droite, par Matthieu Pigasse – Libération, COLLABORATIONS – Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires – ReSPUBLICA et, bien sûr, notre article sur Les enseignements des élections municipales 2026 pour la politique de demain – ReSPUBLICA. |
| ↑8 | Du FN au RN, les raisons d’un succès, PUF, janvier 2026. |
| ↑9 | « Nouvelle France » : où veut-on nous emmener ? – ReSPUBLICA. |
| ↑10 | Nous rappelons que cette officine a appelé la gauche à abandonner la lutte des classes et la classe populaire ouvrière et employée, qui représente plus de 42 % de la population actuelle, pour la remplacer par une alliance des couches moyennes et des catégories discriminées (luttes des femmes, luttes de genre et de « race »). |
| ↑11 | Quelle République pour quelle école ? Partie 1 – ReSPUBLICA ; Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA ; Plaidoyer pour l’école de la République vs école privée – ReSPUBLICA. |
