« L’époque », un film de Matthieu Bareyre

L’époque, le film de Matthieu Bareyre, s’attache au temps et à l’espace. Le temps : celui de l’après-Charlie et de nuit debout. L’espace : celui de la rue, la nuit. C’est donc bien un moment, une époque qui va servir de trame à une jeunesse en prise avec le monde, mais pas n’importe lequel, celui dont elle hérite.D’abord saluons la prouesse technique de la prise de vue ; beauté des images, qualité du son, paroles fortes. Agilité d’une caméra qui en arrive même à s’opposer à une camera tenue par un policier, rivalité dans l’image ou flic constituant un dossier de casseurs potentiels. Guerre d’informations, à n’en pas douter. Cette fluidité dans la prise de vue nous donne l’impression d’être toujours au plus près de l’autre.Matthieu Bareyre dit que son envie était de filmer « la sortie du travail » mais ce ne sont plus les ouvrières de l’usine Lumière à Lyon en 1895, ce sont les 18-25 ans dans leur temps libre qui n’est plus « dodo-métro-boulot » mais cet espace libéré où éclatent l’aventure les émotions, les cauchemars, les doutes mais aussi et de façon très forte l’espace du dire et d’exister.
Dire est l’élément fort et fou du film, les mots jaillissent, nous arrivent dessus tranchants, incisifs, explosifs nous donnant à entendre et voir la fulgurance d’une jeunesse dans ce qu’elle a de divers, de transversale, d’opposée, remplie d’une ivresse de vivre, de compter, d’exister.
Voir ce film est une très bonne entée en matières avec le mouvement des gilets jaunes et le film de F. Ruffin et G. Perret (J’veux du soleil) qui arrive sur nos écrans car les protagonistes du film L’époque ne sont pas ceux des ronds-points. Cependant, ce qui est certain c’est que c’est le peuple, nous, et la rue… lieu où tonne notre expression tumultueuse et réelle, ce n’est pas celui de l’Elysée-Elite mais l’expression réelle du peuple.
Ce film, en un mot, c’est l’extraordinaire mise en scène du DIRE

L’époque, film de Matthieu Bareyre, France 2018, 94 mn (sélection officielle de Locarno) Scénario : Matthieu Bareyre et Sophia Collet. Son : Thibaut Dufait (AFC) Production Artisans du Film. Distribution BAC films

Qui était Gerda Taro ?

Cette année 2019 est devenue aussi, rappelons-le, celle de la Retirada : la célébration du 80e anniversaire de l’exil républicain espagnol de 1939. Il est bon de souligner dans cette guerre révolutionnaire, le rôle des femmes qui pour certaines se prolongera même, en France, dans la Résistance. Alors, reparlons de l’une d’entre elles, trop souvent restée dans l’ombre, Gerda Taro.
Certes, il y eut ce parcours émouvant racontée pour la première fois par Irme Shraber qui recevra en 2006 le prix Kodak pour sa biographie : « Gerda Taro : Une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne ». Certes il y eu aussi en 2006  le splendide ouvrage de François Maspero, « L’ombre d’une photographe ».  Et puis en 2018, le prix Strega, l’équivalent italien du Goncourt en France, qui a été décerné à une femme (une première attendue depuis quinze ans), Helena Janeczek, pour son  roman, « La ragazza con la Leica » . Mais donnons aujourd’hui la parole à une amie écrivaine, Nane Vézinet, pour redonner vie à Gerda Taro :

«  …. Née, d’une famille juive en Galicie en 1910, elle ressent très tôt l’antisémitisme, rejoint Paris en 1934, fréquente les écrivains antifascistes exilés, y fait la rencontre d’un très jeune photographe, André Friedmann, juif comme elle. Particulièrement douée, elle apprend avec lui la photographie, et lui trouve le pseudonyme de Robert Capa. Tous deux couvrent les manifestations qui donneront naissance au Front Populaire.1936 : Guerre d’Espagne; leurs photographies les font connaître dans le monde entier, mais toutes sont signées d’un seul nom : Capa. Or Gerda, jeune femme indépendante, talentueuse autant que courageuse, est la première femme reporter de guerre : Madrid, Malaga, Valence, Cordoue, elle photographie la guerre dans toute son horreur, le peuple souffrant, la mort.Pour témoigner, elle affronte tous les dangers. Au front, elle prendra tous les risques et mourra à Brunete, écrasée sous les chenilles d’un char de combat, en juillet 37. Toutes ses photos  seront mélangées à celles de Capa, qui en 1940 fuit à son tour le fascisme ; 3 000 négatifs sont abandonnés dans son atelier, puis transportés dans une valise au Mexique, retrouvées  60 ans plus tard mais toutes signées de Capa. Irme Schaber, la biographe de Gerda Taro, a exhumé et identifié quelques 300 photographies où éclate le talent de Gerda Taro, enfin réhabilitée. »

D’après : « Rebelles » de Nane Vézinet et Rolande Causse, paru aux éditions du Rocher en 2012 (portraits de 16 femmes ou groupes de femmes, rebelles et militantes pour plus de justice et de liberté, notamment en tant que femmes).

 

Deux vidéos :

https://www.youtube.com/watch?v=Cf9weX4m3h (en langue castillane)

https://www.youtube.com/watch?v=rCEznE3Esmk

Refonder la gauche pour fédérer le peuple

La gauche n’a jamais été aussi faible. Des débats font donc florès. Mais principalement autour de pensées et des stratégies simplistes voir magiques. L’intelligence politique du peuple même non fédérée lui permet d’écarter ces types de pensée. L’extrême gauche trotskiste, peine à dépasser 1% des suffrages exprimés. Elle continue à exercer des responsabilités syndicales dans un syndicalisme dit de lutte en repli régulier dans le mouvement syndical. Il suffit pour cela de regarder la composante d’accompagnement au mouvement réformateur néolibéral qui se renforce autour de la CFDT devenue le plus important syndicat aujourd’hui toutes catégories confondues d’après le résultat des élections professionnelles.
 La gauche, après une période de premier rassemblement en 2012 autour de Jean-Luc Mélenchon et du Front de gauche, s’écroule en quelques années en perdant plus d’un million et demi de voix sur les 4 millions de 2012. La politique anti-sociale du Président François Hollande et du Parti socialiste en est la raison principale. 
La gauche, se rassemble de nouveau autour de Jean-Luc Mélenchon et de la France insoumise, soutenu par le PCF, en 2017, dans un choix de rupture avec la politique de François Hollande et des socialistes. Le score de 19,6% en suffrages exprimés, le primat de la candidature Mélenchon par rapport au reste de la gauche (moins de 10% des suffrages exprimés), notamment incarné par le PS, suscite un espoir certain pour la suite. Mais la faiblesse de la gauche toute entière (moins de 30% des suffrages exprimés) laisse entrevoir l’affrontement probable en préparation (comme dans les années 30) entre le dispositif européiste et néolibéral symbolisé par le président Macron et une future union des droites autour du Rassemblement national et de Debout la République. Le débat à gauche fait alors rage entre ceux qui à gauche défendent une stratégie populiste de gauche selon les préceptes de Laclau et Mouffe, un moment suivi par Mélenchon, ceux qui défendent le rassemblement des « républicains des deux rives », ceux qui veulent rejouer la vieille idée de la simple union de la gauche.

Trois stratégies pour trois voies d’effondrement assurées

La première tient au fait qu’une stratégie qui fonctionne dans les pays du tiers monde, principalement centrée sur la rente des énergies fossiles, et sur une économie informelle importante (de type Venezuela) n’a aucune chance de fonctionner dans un pays « développé » comme la France. La deuxième est une stratégie systématiquement perdante depuis les années 30 jusqu’au fiasco de Chevènement en 2002. Avec la variante « ni de gauche ni de droite » (donc de droite selon le philosophe Alain !), on voit ce qui se passe dans toute l’Europe. C’est l’extrême droite qui grignote inexorablement les ni de gauche, ni de droite). Tout simplement parce si le clivage gauche-droite s’est profondément modifié, et il est urgent d’en tenir compte, il n’a pas disparu pour autant. La méthode Coué ne remplacera jamais une analyse fine du réel. La troisième est un échec assuré car elle se refuse à faire une analyse de cette vieille union de la gauche qui de la période Mitterrand à nos jours est la principale cause du recul abyssal de la gauche (-25% en suffrages exprimés). La raison principale est que cette vieille union de la gauche fut un rouage central du mouvement réformateur néolibéral.
Et que voit-on en ces derniers mois? Dans certaines études d’opinion, on voit l’ensemble de la gauche (PS compris) faire autour de 25% des suffrages exprimés avec la FI toujours en tête de la gauche mais en profond recul. Le pire est toujours possible. Avec une multiplication de l’émiettement à gauche par la constitution de nouvelles formations politiques (Génération.s, Place publique, Gauche républicaine et socialiste, sans compter le nouvel émiettement des trotskistes) et le nouvel affrontement entre la France insoumise et le PCF. Et la suite logique arrive à grands pas, on va passer de la vielle union de la quasi-totalité de la gauche qui a failli à la faillite de la multiplication des affrontements intra-gauche.

Élections, gilets jaunes.. et fédérer le peuple autour d’un programme !

Rendez-vous le 26 mai prochain pour constater que le débat principal sera entre les « européistes néolibéraux d’En marche arrière » et les néolibéraux de l’Union des droites en formation autour du Rassemblement national, de Debout la république, LR étant voué à se déchirer entre ces deux aimants forts de la droite et de l’extrême droite néolibérales.
Rendez-vous aux élections municipales de 2020 dont la ligne de plus grande pente est un désastre pour la gauche s’il n’y a pas de tous ses acteurs un sursaut. Mais me direz-vous, y-a-t-il une alternative pour sortir par le haut ? De notre point de vue, oui, mais ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Mais pour cela, il faut sortir du dilemme surplombant (donc inopérant) : « Union de la gauche ou fédérer le peuple ? ». Union de la gauche mais quelle gauche, quel contenu ? Fédérer le peuple, mais comment ?
Fédérer le peuple est toujours nécessaire pour organiser une bifurcation économique, sociale et politique. En 1789 comme aujourd’hui. Mais si c’est pour dire, fédérer le peuple, « c’est en finir avec le clivage gauche-droite, c’est en finir avec la lutte des classes », c’est une impasse car ce clivage est toujours structurant en France même s’il ne se structure plus autour des mêmes organisations. Si c’est souhaiter l’union de la gauche qui a failli, nouvelle impasse.

Pour cela, partons au moins des trois points structurants de l’irruption des gilets jaunes : justice sociale et fiscale, égalité et démocratie. Ces trois points structurants sont les mêmes que celle de la République sociale, outil central qui s’inscrit dans la diachronie des grandes moments de la gauche française. En rajoutant que l’irruption des gilets jaunes marque le retour de la lutte des classes autour des ouvriers, des employés, et de la prolétarisation des couches moyennes intermédiaires en zone rurale et périurbaine principalement.
En fait, il faut de notre point de vue refonder la gauche (et non en faire l’union dans la confusion) pour fédérer le peuple. Mais pour refonder la gauche, cela ne se fera pas avec les cartels des mouvements et groupuscules existants car avec eux, la démocratie se meurt et est rapidement remplacée par le cartel des dirigeants de ces organisations et cela nous a directement conduit à la « démocrature ». De plus, cela ne se fera pas avec les idées et les théories qui ont engendré les problèmes que nous connaissons.
Le point de passage obligé nous semble être l’engagement central de la bataille pour une nouvelle hégémonie culturelle, indispensable pour retrouver le chemin de l’émancipation. Mais cette bataille doit avoir lieu dans le peuple et pas seulement chez les militants et sûrement pas dans les organisations de l’entre soi. Et les militants doivent retrouver le chemin du débat dans le peuple et avec ces citoyens. Donc refonder l’éducation populaire, afin de refonder la gauche pour in fine fédérer le peuple dans ce qu’Antonio Gramsci appelait le nouveau bloc historique. L’éducation populaire dont nous parlons se construit aussi dialectiquement avec le mouvement social. En clair, nous avons des éléments à apporter mais aussi à apprendre des luttes sociales…

Fédérer le peuple revient à constituer un nouveau bloc historique comme le fut le CNR. Mais pas un CNR à froid avec des micro-forces qui ne s’engage pas comme se sont engagés nos aînés. Il nous faut un CNR à chaud après que chacun se soit engagé clairement dans l’action contre le mouvement réformateur néolibéral dans sa version macroniste ou dans sa version « union des droites et de l’extrême droite ». Mais bien sûr pas de pseudo-CNR autour d’un seul élément surplombant surtout si c’est la souveraineté nationale contre la souveraineté populaire ! Par ailleurs ce nouveau CNR à chaud devra se doter d’un « programme » , d’un « projet » en tout cas des perspectives qui posent le débat par le haut au sein de la gauche

Ce projet, doit avancer vers toujours plus de démocratie, de laïcité, d’anti-racisme radical, de conquis sociaux, de développement et de transition écologique et énergétique, de féminisme, etc. Et le point de départ, ce sont les assemblées citoyennes de type gilets jaunes au sein desquels nous devons agir. Nos intervenants du Réseau Education Populaire (Rep) sont mobilisés pour cela. Contactez les !
Et s’il faut des ruptures, des exigences, engageons-les !

*

**

***

Quelques indices de réflexion

Selon le très libéral Centre de politique européenne (CPE) et son 
enquête « 20 ans d’euro : perdants et gagnants » , la France et l’Italie sont les pays qui, ont le plus pâti de l’adoption de l’euro. Chaque Français aurait perdu 56.000 euros sur la période 1999-2017. Et les grands gagnants seraient l’Allemagne et les Pays-Bas. Selon le CEP, c’est bien l’Allemagne qui est le grand bénéficiaire de l’introduction de l’euro, avec 1893 milliards d’euros supplémentaires pour le PIB, sur la période 1999-2017, soit un gain de 23.116 euros par habitant. Les Néerlandais ont gagné presque autant (21.003 euros).
Vient ensuite la liste des perdants. Si l’Espagne et la Belgique n’ont pas trop vu baisser leur PIB par habitant (-5031 et -6370 euros), ce n’est pas le cas des Portugais (-40.604 euros par personne). Et les deux pays les plus affectés sont la France et l’Italie, qui ont perdu respectivement 3591 et 4325 milliards d’euros sur 20 ans, soit 55.996 euros par Français et 73.605 euros par Italien.

La France dégringole dans le classement des PIB nationaux
Le Réseau Education populaire (Rep) dans ses interventions montre avec une animation sonore la dégringolade de la France dans la période 1960-2018. Aujourd’hui, la France est devenu la 7ème puissance mondiale. Cela est principalement dû à la désindustrialisation sauvage effectuée par le capitalisme français via le mouvement réformateur néolibéral comme le montre la conférence du Rep à ce sujet.
Et pendant ce temps-là, la Chine a dans les 10 dernières années, grâce à son industrie eu une croissance de 139%, l’Inde de 96%, les Etats-Unis de 34% et l’Union européenne a stagné en avantageant seulement l’Allemagne, qui a beaucoup moins désindustrialisé que la France et qui a fortifié son « hinterland avec les pays de l’est » que l’Allemagne a su faire entrer dans l’UE.

Créations de richesse en berne ?
Le PIB allemand a reculé de 0,2% au troisième trimestre 2018 par rapport au précédent – sa première contraction depuis le premier trimestre 2015. Le PIB japonais s’est replié de 2,5% en rythme annualisé, son plus fort tassement depuis le deuxième trimestre 2014, avec une chute de l’investissement des entreprises. Le PIB italien a de son côté chuté de 0,1%, sa première baisse depuis 2014.

Risque d’inversion des courbes  des taux courts et des taux longs
Aux États-Unis, les taux d’intérêt à 2 ans se rapprochent désormais des taux d’intérêt à 10 ans. Si les taux d’intérêts à deux ans deviennent plus élevés que ceux à 10 ans, ce sera un indice d’une crise paroxystique à venir.

Rachat de ses propres actions en hausse, investissement productif en baisse
Autre indice annonciateur, celui de la baisse de l’investissement productif aux Etats-Unis et d’une forte croissance du rachat par les entreprises de leurs propres actions. Cela peut-être lié à la difficulté grandissante de la valorisation du capital dans l’économie réelle.

Intensification de la guerre commerciale  entre impérialismes
Le protectionnisme de droite1 tel qu’utilisé par Donald Trump est le signe de la politique d’intensification des politiques d’austérité doublée d’une difficulté de la valorisation du capital dans l’économie réelle et enfin d’une bataille pour les débouchés extérieurs. Cette guerre commerciale promue par le président américain peut-être annonciateur d’une reprise des guerres ici ou là d’autant qu’en ce moment, cela va de pair avec un accroissement phénoménal du déficit budgétaire.
Nous en profitons pour dire que le débat pour nous n’est pas entre protectionnisme et libre-échange mais entre le protectionnisme écologique et social et les accords de coopération le plus renforcés possibles contre les variantes des politiques capitalistes (libre-échange, protectionnisme de droite, protectionnisme solidaire du social-libéralisme).

  1. Le protectionnisme de droite : Il consiste à prélever une taxe à la frontière d’un État sur toute importation. Cette taxe est calculée en fonction du différentiel des prix. Le produit de cette taxe est versé dans les caisses du pays importateur. C’est un protectionnisme nationaliste qui ne vise qu’à protéger les taux de profits de l’oligarchie capitaliste. A l’inverse, le protectionnisme solidaire consiste à prélever une taxe à la frontière d’un État sur toute importation. Cette taxe est calculée selon le différentiel des salaires directs. Le produit de cette taxe est versé dans les caisses du pays importateur. Il diffère du protectionnisme nationaliste par le fait qu’il proclame la nécessité d’un accord de coopération entre le pays importateur et le pays exportateur. Mais il n’est qu’une variante du protectionnisme de droite car il ne crée pas de processus internationaliste d’harmonisation par le haut. Quant au  protectionnisme écologique et social (Pes) (page 75 du premier tome du livre « Penser la République sociale pour le 21ème siècle »(voir sur le lien « Librairie militante » sur la colonne de droite du site Respublica),  il consiste à prélever une taxe à la frontière d’un État sur toute importation. Cette taxe est calculée en proportion du différentiel des systèmes de protection sociale et écologique entre le pays exportateur et le pays importateur. Le produit de cette taxe doit être versée à une caisse finançant les systèmes de protection sociale et écologique du pays exportateur. Ce système vise donc à diminuer à terme ce différentiel. Il n’a donc rien à voir avec le protectionnisme envisagé à droite et à gauche sur le différentiel des salaires directs qui en fait divise le prolétariat mondial. Le Pes n’est là dans la politique du temps court que pour contrer le projet néolibéral de l’harmonisation des systèmes de protection par le bas. Le Pes est un outil qui participe à la promotion, de façon internationaliste, l’harmonisation des systèmes de protection par le haut.  []

Les gilets jaunes, l’antisémitisme et « la démocratie du public »

L’agression verbale dont a été victime l’académicien Alain Finkielkraut le samedi 16 février, en marge de la manifestation des gilets jaunes, a relancé la polémique sur le rôle joué par l’extrême droite dans ce mouvement. Je m’empresse de souligner que je condamne moi aussi fermement les insultes antisémites dont cette personnalité a été l’objet. Le parquet de Paris a porté plainte. C’est désormais à la justice de faire son travail. La question que l’on est néanmoins en droit de se poser concerne le traitement médiatique de cette affaire, qui a fait l’objet d’une dénonciation unanime et la une de l’actualité pendant plusieurs jours.

Dans un entretien publié par le Monde du 19 février, l’historien Laurent Joly a tiré une petite sonnette d’alarme en disant qu’une « récupération excessive de cet incident pourrait bien être contre-productive ». Tous ceux qui ont travaillé sur l’histoire du racisme et de l’antisémitisme savent en effet que les leçons de morale sont généralement impuissantes à endiguer la montée de ce type de haine. Le consensus des élites crée souvent des réflexes de rejet parmi ceux qui se sentent exclus, déclassés ou abandonnés. Une forme primaire et quasiment pathologique de la résistance populaire à la domination sociale consiste à prendre systématiquement le contre-pied du discours dominant. (En Suisse, on appelle ceux qui disent toujours « non » les « Neinsager » ). J’ai étudié ce phénomène dans mon livre sur le massacre des Italiens à Aigues-Mortes en 1893 (réédité en poche chez Fayard en 2018). C’est lorsque les gendarmes ont voulu protéger les saisonniers piémontais venus travailler dans les salins que la haine des « trimards » (ouvriers français sans emploi) à leur égard a été décuplée car le réflexe xénophobe a été alors légitimé par un combat contre les « forces de l’ordre ».

Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faut pas défendre ou protéger ceux qui sont victimes d’agressions racistes ou antisémites. Mais il est important que les condamnations morales soient complétées par des analyses permettant d’expliquer et de comprendre ce genre de phénomène. C’est à ce niveau, me semble-t-il, que les chercheurs en sciences sociales peuvent avoir une petite utilité. Mais paradoxalement, dans l’entretien qu’il a accordé au Monde, Laurent Joly donne des arguments qui vont à l’encontre de son souci d’éviter toute « récupération excessive » de ce genre d’affaires. « Toutes proportions gardées », dit-il, les insultes à l’égard d’Alain Finkielkraut « m’ont rappelé l’agression dont a été victime Léon Blum à Paris le 13 février 1936. Une foule de sympathisants et de membres de l’Action française s’était rassemblée aux abords du boulevard Saint-Germain dans le cortège funèbre de Jacques Bainville. Soudain, le député socialiste et chef de file du Front populaire pour les prochaines élections passe par hasard en voiture. Il est reconnu par la foule, qui se rue sur lui, l’abreuve d’injures et le blesse à coups de canne. Les justifications des agresseurs sont les mêmes : que vient-il faire là ? c’est une provocation, etc. Dans les deux cas, l’antisémitisme est palpable ».

Les lecteurs du Monde risquent de ne pas retenir le début de la phrase, alors qu’il est absolument essentiel : « toute proportion gardée ». En effet, on peut voir une similitude dans les justifications avancées par les agresseurs mais le contexte, c’est-à-dire la structure sociale et politique au sein de laquelle ces propos prennent tous leur sens, n’était pas dans les années 1930 comparable à celle d’aujourd’hui.

Voici le lien qui permettra au lecteur de consulter, dans le Populaire (qui était alors le quotidien officiel du parti socialiste), le récit détaillé de l’agression dont a été victime Léon Blum.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k822204s.item

Il est très peu question, dans ce compte rendu détaillé, des propos tenus par les agresseurs d’extrême droite, parce que ce qui a fait scandale à l’époque c’est l’agression physique du leader de la SFIO. Laurent Joly la réduit à quelques coups de canne. En réalité, les militants d’extrême droite ont brisé la vitre de la voiture où se trouvait Léon Blum et l’ont ainsi gravement blessé à la tête. Lorsqu’il est parvenu à en sortir, il a été molesté dans la rue à coups de pied. Finalement, c’est grâce à l’intervention d’ouvriers du bâtiment qui travaillaient à proximité que les agresseurs ont pris la fuite. Blum a été ensuite conduit à l’Hôtel Dieu. « Sérieusement atteint à la tête, perdant abondamment son sang, il a fallu une ligature de l’artère temporale gauche pour stopper l’hémorragie ».

Le point commun entre cet attentat et l’agression dont a été victime Finkielkraut c’est la violence verbale, mais ce dernier n’a pas subi d’agression physique. Comme je l’ai montré dans mon Histoire populaire de la France, cette « pacification » des relations sociales est une caractéristique de la démocratie du public dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Cela ne conduit nullement à relativiser la « gravité » de ces événements (car ce n’est pas à l’historien de définir le « grave » et le « non grave »). C’est simplement rappeler que les normes définissant la violence ont considérablement changé depuis les années 1930. Certes, tout comme le racisme, l’antisémitisme peut aujourd’hui encore déboucher sur des agressions physiques. néanmoins, celles-ci relèvent plus de la délinquance urbaine  que de l’action politique proprement dite.

J’ajoute que l’agression contre Léon Blum ne fut pas perpétrée par quelques individus isolés dans une foule en gilets jaunes, mais par plusieurs centaines de militants d’extrême droite, dont 50 participèrent directement aux agressions physiques qui aboutirent à l’hospitalisation du leader de la SFIO. Dans les années 1930, l’antisémitisme s’inscrivait dans un régime de partis, c’est-à-dire de groupes organisés, avec des leaders, une discipline, des journaux, un programme politique, etc. L’antisémitisme était très répandu à l’extrême droite, mais aussi à droite, dans les professions libérales, dans la petite bourgeoisie commerçante, dans une partie des classes dirigeantes. Alors que l’agression dont a été victime samedi dernier Alain Finkielkraut a été condamnée par tous les partis politiques et dans tous les médias. L’antisémitisme se diffuse principalement aujourd’hui sur les réseaux sociaux, ou par des « tags », en tout cas par des auteurs anonymes, qui ne représentent plus un courant politique constitué comme tel.

Laurent Joly esquisse dans le même entretien une autre comparaison qui me paraît problématique. Celle-ci concerne directement les gilets jaunes. « La grande différence avec le boulangisme ou le phénomène ligueur de la fin des années 1930, c’est qu’il n’y a pas de leaders qui ressortent, pas une voix forte pour dire : l’antisémitisme, on n’en veut pas ! » Et il ajoute : « De même, les grands dirigeants des mouvements antiparlementaires de la fin des années 1930, comme le colonel de La Rocque ou Jacques Doriot, condamnaient les débordements antisémites de leurs troupes. Je n’ai entendu aucune réprobation similaire de la part des figures de proue des « gilets jaunes » ». Présenter Jacques Doriot comme une sorte de rempart contre les débordements antisémites est vraiment surprenant pour un historien spécialiste de cette période. Faut-il rappeler que Doriot fut un partisan radical de la collaboration, qu’il contribua à la création de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) et qu’il combattit personnellement sous l’uniforme allemand sur le front russe, avec le grade de lieutenant de la Waffen-SS ?

La comparaison de Laurent Joly risque de d’entériner l’idée que le comportement des gilets jaunes serait encore plus condamnable que celui des partis d’extrême droite des années 1930 parce qu’aucune « voix forte » ne s’est élevée contre l’antisémitisme. Là encore, le raisonnement illustre une incompréhension concernant les bouleversements politiques qui se sont produits depuis les années 1930. S’il n’y a pas de « voix forte » chez les gilets jaunes pour condamner l’antisémitisme, c’est tout simplement parce qu’ils ont constamment refusé de se structurer comme un parti politique avec des porte-parole parlant au nom de tout le mouvement. Mais cela n’a pas empêché que, depuis le mois de décembre, un grand nombre d’entre eux ont marqué publiquement leur réprobation à l’égard des propos racistes ou antisémites. Beaucoup estiment cependant qu’ils n’ont pas à se justifier constamment par rapport à des mises en cause sans cesse réactivées dans les médias. Comme je l’ai souligné ailleurs, le refus de toute forme de représentation et de structuration nationale est le reflet d’une époque où les réseaux sociaux facilitent les liens horizontaux et diversifient à l’infini les prises de paroles. Mais c’est aussi un point faible du mouvement car les extrémistes de tous bords peuvent enfiler un gilet jaune pour tenter de populariser leur discours de haine.

Je ne peux pas être d’accord non plus avec les propos de Laurent Joly quand il affirme que « Le reflux du mouvement rend de plus en plus visible ces ultras qui se radicalisent ». « C’est eux qu’on entend de plus en plus ». Là encore, ce qui frappe dans ce raisonnement, c’est la méconnaissance des règles de fonctionnement de notre régime démocratique actuel. Laurent Joly oublie de préciser que si on entend de plus en plus les extrémistes, ce n’est pas parce que leur audience progresse au sein du mouvement des gilets jaunes, mais parce que les grands médias leur accorde une importance démesurée par rapport à ce qu’ils représentent. Pour faire le scoop, pour booster l’audimat, il faut sans cesse mettre en avant les casseurs et les extrémistes. C’est d’ailleurs un motif récurrent dans les critiques que les gilets jaunes adressent à l’égard des journalistes. Ce discours sur la « radicalisation » des gilets jaunes a pris une telle ampleur qu’il a fallu que Nicolas Lerner, le responsable de la DGSI, vienne en personne calmer le jeu dans les colonnes du Parisien. « A aucun moment les groupes ultras n’ont réussi à prendre le leadership sur ce mouvement même s’ils voient en lui une opportunité de s’en prendre aux symboles de la République, qui sont leurs cibles habituelles ».

Des éclairages historiques qui aboutissent à stigmatiser les gilets jaunes en les situant dans le prolongement des ligues d’extrême droite aboutissent finalement à légitimer les revendications du CRIF exigeant que les manifestations de gilets jaunes soient désormais interdites. Effectivement, si ces derniers représentent un danger encore plus grand que l’extrême droite des années 1930, alors il est urgent de les interdire.

Il faut être vraiment coupé des réalités populaires pour ne pas se rendre compte des conséquences désastreuses de ce genre d’amalgame. Dans leur immense majorité en effet, les gilets jaunes ne se sentent pas concernés par l’antisémitisme. La plupart d’entre eux disent que çà n’a jamais été un sujet de discussion dans leur groupe. Ce qu’ils déplorent le plus, ce sont les tentatives incessantes pour déplacer les problèmes de la sphère économique et sociale vers la sphère identitaire. C’est là que se situe en effet l’enjeu majeur de cette lutte sociale. Ceux qui ont hâte qu’on cesse de mettre en cause leurs privilèges cherchent à discréditer le mouvement en occupant le terrain identitaire où ils peuvent distribuer des leçons de morale à peu de frais. C’est cette stratégie qu’ont délibérément choisie Emmanuel Macron et son gouvernement.

Puisque Laurent Joly esquisse une comparaison entre Léon Blum et Alain Finkielkraut, il n’est pas inutile de rappeler qu’ils représentent deux figures radicalement opposées de l’action publique. Léon Blum était détesté par la droite et l’extrême droite parce qu’il s’était allié au PCF et qu’il menait un combat politique contre les inégalités et les injustices sociales. Ces ennemis ont constamment utilisé la carte identitaire pour tenter de le disqualifier ; mais Léon Blum ne s’est jamais, pour sa part, placé sur ce terrain-là. Il n’en va pas de même pour Alain Finkielkraut. Dès le début des années 1980, il a été l’un des premiers intellectuels à utiliser ce type d’arguments pour stigmatiser les musulmans. Lors des émeutes urbaines de 2005, il n’a pas hésité à affirmer dans le journal israélien Haaretz (19 novembre 2005) : « En France, on a tendance à réduire ces émeutes à leur dimension sociale, de les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation (…). Le problème, c’est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. » Dans le même article, il présente l’équipe de France de football, comme une équipe « « black-black-black », ce qui en fait la risée de toute l’Europe ». En décembre 2017, lors de l’enterrement de Johnny Halliday, il note : « Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Ils étaient nombreux et il était seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence.»

Tous ces discours explicitement positionnés sur une ligne identitaire pour occulter la question sociale sont ressentis comme du racisme par les Français issus de l’immigration ou de la colonisation. Les insultes qu’a subies samedi dernier Alain Finkielkraut, et notamment les propos affirmant « On est chez nous », ne peuvent pas se comprendre si l’on oublie ce contexte délétère.

L’histoire est constamment exploitée aujourd’hui par ceux qui s’affrontent sur le terrain identitaire. Les uns cherchent à nous persuader que la France est toujours une société coloniale et les autres présentent les gilets jaunes comme des nazillons antisémites. Même si ce n’est pas toujours facile, il est important que les historiens de métier se tiennent à distance de toutes ces manipulations. Utiliser le combat contre l’antisémitisme pour tenter d’interdire les manifestations des gilets jaunes contre les injustices sociales, c’est le plus mauvais service que l’on puisse rendre à la cause qu’on prétend défendre ; car cela risque d’alimenter le sentiment que les juifs sont contre les gilets jaunes. L’Humanité (18 février 2019) est l’un des rares quotidiens à avoir immédiatement réagi pour combattre ce danger en donnant la parole à Maxime Benatouil, membre de la coordination de l’Union juive française pour la paix, lequel a rappelé qu’être juif et gilet jaune ce n’était pas absolument pas incompatible. C’est triste qu’il faille aujourd’hui le rappeler !

 

 

Source : https://noiriel.wordpress.com/2019/02/20/les-gilets-jaunes-lantisemitisme-et-la-democratie-du-public/

 

Gilets jaunes : deux ou trois choses que l’on sait d’eux

La « Chronique d’Evariste » évoque régulièrement le mouvement (et non la « crise ») des gilets jaunes. Quatre mois après son début, des conclusions sont-elles possibles pour les militants progressistes ? Avant de répondre à la question, nous ferons un détour par certaines analyses de chercheurs sociologues ou politologues, choisies dans la masse des commentaires médiatiques qui nous abreuvent. Aucune généralisation ne semble encore possible devant des manifestations aussi diverses du mouvement, mais nous commençons par un focus sur la région Lorraine à partir de sources facilement accessibles. Aux lecteurs de ReSPUBLICA de partager leurs expériences et leurs réflexions pour aller plus loin…

Zoom sur la Lorraine

Le chercheur Raphaël Challier, dans une ville rurale baptisée « Grandmenil » dont il est originaire – ce qui lui a permis d’acquérir la légitimité d’enquêter sur place -, a publié le 19 février 2019 « Rencontres aux ronds-points » où il décrit la cohésion sociale qui apparaît dans des classes populaires jusque-là peu politisées, une « ébullition » et un sentiment d’appartenance entre « petites gens ». Cette affirmation se construit en opposition aux privilégies, « ceux d’en haut » ; en revanche, alors que le Rassemblement national est le seul parti à avoir pignon sur rue localement et obtient des résultats électoraux importants, le mépris envers les assistés, le racisme, se trouvent comme gommés sur les barrages ; le chercheur y voit « le retissage de liens sociaux entre habitants stables et précaires et, chez les plus mobilisés, la reconstruction d’une solidarité à base de classe ». Cependant l’ancrage du mouvement au sein d’une population majoritairement sympathisante des gilets jaunes mais passive conduit Challier à une conclusion très prudente sur l’issue du mouvement, faute d’un débouché sur l’accès à la représentation politique de ceux qui en sont aujourd’hui exclus, qui impliquerait une forte remise en cause des pratiques militantes actuelles.

Dès le début décembre 2018, ReSPUBLICA a reproduit l’appel des gilets jaunes de Commercy à des assemblées populaires partout (« Refusons la récupération ! Vive la démocratie directe ! Pas besoin de ‘’représentants’’ régionaux ! »). Une assemblée des assemblées a réuni en janvier en Lorraine plus de 200 délégués de groupes locaux et un reportage de Mediapart Live (particulièrement dans sa seconde partie) permet de comprendre les processus de démocratie directe expérimentés localement et utilisés pour cette forme inédite de « fédération ».

Il faut d’abord noter que le mouvement de Commercy a tôt quitté les carrefours de la périphérie pour installer une cabane au centre ville, dans laquelle se retrouvent des habitants qui ne fréquenteraient pas régulièrement les ronds-points. On retient des propos des hommes et femmes qui s’expriment devant la caméra deux conditions préalables à cet exercice de la démocratie :

  • échanger pour progresser en connaissance et se former mutuellement ; l’exemple du CICE est fourni : comment parler de justice sociale si on ne connaît pas les mécanismes budgétaires et fiscaux d’aide aux entreprises ?
  • pas de représentants mais des porte-parole qui ne peuvent s’exprimer que sur la base du consensus obtenu dans les assemblées, ce qui impose de mettre certaines questions en attente, par exemple celle du racisme1 ou encore les revendications envers le patronat.

Sur la question des relations avec les syndicats et de la grève du 5 février, la réponse est nette : nous appelons à profiter de l’opportunité de cet appel à la grève mais en nous adressant à la base syndicale, nous ne discutons pas avec les centrales, « les syndicats doivent venir dans les gilets jaunes, pas à côté ». D’une façon générale, le concours des forces politiques, syndicales, associatives est admis, en respectant l’autonomie des positions des uns et des autres, mais s’énonce l’idée que dans la période le mouvement des gilets jaunes s’il ne recouvre pas tout le peuple en est la partie constitutive la plus importante. C’est pourquoi il doit rester uni et indépendant « sous une seule bannière » pour ne pas être divisé.2

Les intellectuels à la peine

On se rendra compte des difficultés d’interprétation du mouvement en se reportant aux réunions publiques consacrées aux gilets jaunes fin janvier par l’EHESS, et en particulier à la table ronde (en vidéo) « Gilets jaunes et classes populaires », au sein de laquelle l’intervention de Julian Mischi (chercheur INRA) est particulièrement éclairante. Revenant sur l’approche trop simpliste du géographe  Christophe Guilluy sur la France périphérique et loin des images traditionnelles, celui-ci analyse la recomposition sociale du milieu rural qui compte 30 % d’ouvriers pour 5 % d’agriculteurs, avec de petites unités de production dispersées, des cadres venus d’ailleurs et sans centres de décision. La présence des gilets jaunes dans les bourgs ruraux correspond à une distance croissante entre les catégories sociales, à la dévalorisation du travail manuel et paradoxalement à la faiblesse des structures associatives, syndicales et politiques.
D’autres contributions sociologiques pointent la prépondérance des femmes, dont beaucoup de mères seules, dans la catégorie des employés ; s’interrogent sur l’absence de mobilisation des « quartiers » ; les différences de composition des groupes des ronds-points et des participants aux manifestations en ville sont soulignées mais bien des interrogations restent sans réponse faute de pouvoir tracer le profil sociologique d’un mouvement à cheval sur les classes populaires et une fraction des classes moyennes. La question de la solidarité entre groupes différenciés est centrale pour les suites de la mobilisation : le terme de lutte de classes revient au premier plan mais sans faire consensus sur son contenu.

Face à ces incertitudes, des politologues déplacent la perspective en analysant l’impact du mouvement sur la vie politique française, en mesurant le soutien aux gilets jaunes à travers les résultats de la récente « vague 10 » du Baromètre de la confiance politique. La note de Luc Rouban (Cevipof) intitulée « Les gilets jaunes ou le retour de la lutte des classes » se résume ainsi :

« Le soutien au mouvement des gilets jaunes est essentiellement le fait des catégories populaires et moyennes alors que son rejet caractérise plus particulièrement les catégories socioprofessionnelles supérieures. Le soutien à ce mouvement est fortement corrélé à un niveau de défiance particulièrement élevé à l’égard des institutions politiques comme à la critique du capitalisme. En revanche, la demande de démocratie directe, et notamment celle qui vise le référendum, dépasse largement les frontières de ce mouvement. Celui-ci vient incarner la recherche d’une nouvelle étape démocratique. C’est pourquoi il est largement considéré par les enquêtés comme menant une action profitable à l’ensemble de Français et pas seulement aux plus démunis. » Plus direct quant aux débouchés électoraux du mouvement, dans un article du Monde du 28 février, Rouban conclut que c’est l’offre politique du Rassemblement national « qui correspond le mieux non pas aux manifestants mais à l’ensemble de leurs soutiens, ne serait-ce que par défaut ». Peut-on déjouer ce sombre pronostic ?

Leçons pour les militants

Tout d’abord, nous voyons ce mouvement avec modestie et empathie. Pourquoi ?
Parce ce mouvement marque un retour à la lutte des classes sans laquelle le moteur de l’histoire restera grippé. L’histoire nous montre que sans ce moteur, il n’y a jamais eu de bifurcation émancipatrice au niveau de l’humanité dans les siècles passés.

Ensuite, parce qu’il permet de tordre le coup au fatalisme et au désespoir des couches moyennes radicalisées autour des formules  du type « On ne mobilise plus ! » qui masquent en fait un logiciel obsolète du militantisme politico-syndicalo-associatif largement bureaucratisé et peu démocratique de ces dernières années. Un intervenant du Réseau Education Populaire (Rep) n’a-t-il pas constaté ces derniers jours une affluence importante dans les assemblées citoyennes qu’il animait en zone rurale dans les Combrailles en Puy-de-Dôme et sur le plateau matheysin en Isère ? Même dans les villes-centres ou les banlieues populaires où le mouvement des gilets jaunes est peu développé, il suffirait que les militants changent leur pratique politique culturelle en reprenant les apports en termes de praxis du mouvement des gilets jaunes (démocratie, égalité, justice sociale et fiscale, mise en place d’un processus et non d’une soirée sans suite). Mais le veulent-ils ?

D’ailleurs, est-ce que les militants des couches moyennes radicalisées savent que les dix départements les plus ouvriers de France sont les Ardennes, la Haute-Marne, l’Orne, l’Aisne, la Mayenne, les Vosges, la Haute-Saône, le Jura , la Vendée, la Meuse ?

En dernier lieu et contrairement aux idées reçues, la demande d’une refondation de l’éducation populaire est plus forte dans certains groupes de gilets jaunes que dans les organisations traditionnelles dites du mouvement ouvrier mais sans ouvriers ! Et c’est bien via ce détour indispensable que l’on peut fédérer le peuple : par la construction d’un nouveau bloc historique avec une nouvelle hégémonie culturelle construite par de gigantesques campagnes d’éducation populaire refondée.

Quand Challier écrit « Le discours protestataire des mobilisés apparaît donc surtout comme le produit de la mobilisation, d’une mise en commun des expériences sociales au sein d’un entre-soi populaire, plus que d’un travail partisan formalisé », il note aussi que le mouvement bute sur la formulation concrète de propositions. Mais là est bien l’objet des débats de l’éducation populaire refondée quand celle-ci s’articule sur un processus culturel autour de cycles d’initiatives suivies, et non d’une soirée sans suite.

NOTE : Sur les gilets jaunes et le mouvement social, un utile recueil à télécharger gratuitement /syllepse_images/gilets-jaunes–des-cles-pour-comprendre.pdf

 

  1. « On n’en a pas encore parlé ». Sur ce point l’article de Gérard Noiriel  repris dans ce numéro.
    Plus récemment, les gilets jaunes de Commercy ont cependant lancé un 3e appel « contre le racisme, l’antisémitisme et toutes formes de persécutions » []
  2. On tente ici de rester au plus près de l’expression des gilets jaunes de Commercy dans cette vidéo, alors qu’ils étaient fréquemment sollicités de façon insistante et orientée par les journalistes et chapitrés par un intellectuel ! []