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Publié le 4 septembre 2015 – 12 h 52 min , par

Tout était simple avant l’arrivée au pouvoir de Tsipras en Grèce. Pour les « alter » et la majorité de la gauche de la gauche, il fallait transformer l’euro libéral en euro social (avec plus ou moins de désobéissance tactique dans les rangs du PG !) grâce au soulèvement des masses populaires ou aux développements des mouvements sociaux ou encore dans la mise en orbite politique du non de gauche du 29 mai 2005 (31,3 % des votants). Pour les souverainistes1, une prééminence surplombante conditionnait tout le processus politique à savoir la sortie à froid de l’euro et de l’Union européenne avec comme obligation stratégique (car il y en a pas d’autre !) l’alliance stratégique de tous les nonistes de 2005, qu’ils soient d’extrême gauche, de gauche, de droite ou d’extrême droite.
Les idées des premiers ont volé en éclats le 13 juillet 2015 lors de l’acceptation du 3e mémorandum austéritaire par le gouvernement Tsipras. Pour les seconds, ils en profitent pour réitérer l’impasse noniste gauche/droite pour les uns et gauche-droite/extrême droite pour les autres contre l’Union européenne et la zone euro.

Pour les premiers, ils assurent la continuation du processus de déconstruction des « alter » et de la gauche de la gauche. En premier lieu, il y a ceux qui restent partisan de l’euro social et du mythe de l’Europe sociale possible dans le cadre des traités européens (la direction du PCF). D’un autre coté les gauchistes qui pensent que seule la volonté politique suffit et donc affublent le premier ministre grec du scandaleux sobriquet de « traître » tout en déclarant que leur groupuscule alpha est le seul qui détient la volonté politique intangible. De l’autre coté, la fuite en avant autour d’un plan B et d’un rassemblement européen autour du plan B. Il suffirait de définir le plan B pour avoir la clé du paradis. Le point commun de ces tendances différentes est que seule la volonté politique semble suffire pour eux à la transformation sociale et politique.

Pour les seconds, l’expérimentation du souverainisme autour de la candidature de Jean-Pierre Chevènement à l’élection présidentielle de 2002 ne leur a pas suffit, les voilà qui réitèrent, soit en rejoignant pour les uns directement le Front national ou Debout la France, soit en proposant un rapprochement Dupont Aignan – Chevènement, soit en incluant le FN comme le fait Jacques Sapir. Dans tous les cas, ils se dirigent avec plus ou moins de rapidité l’idée de ne plus se dire de gauche. Ils justifient cela en disant que le PS a dénaturé le mot. En fait, difficile de se dire de gauche longtemps et de prôner l’alliance avec la droite et l’extrême droite… Il convient d’abord d’entraîner leurs troupes à être « ailleurs ». C’est un classique de l’histoire.

Et pendant ce temps-là, la radicalisation néolibérale du PS bat son plein autour du quatuor majeur Hollande-Valls-Macron-Cambadélis.

Que faire ? Débattre autour des conditions nécessaires à la construction d’une gauche de gauche

D’abord, voyons ce qui rassemble tous ceux que nous avons critiqués ci-dessus.
Ils sont tous coupés des couches populaires et donc du peuple. Sur les élections de 2014 et 2015, 70 % des ouvriers et des employés se sont abstenus, donc 70 % de 53 % de la population, ce n’est pas rien ! Là, est la question centrale pour la gauche française. Combien de minutes dans les congrès et les discours des responsables politiques sur cette question ? Rien n’est possible sans le peuple et pour se marier avec le peuple, ils ne suffit pas de lui dire : « tu es la plus belle » ou « vote pour nous, on est les meilleurs ! ». Il faut qu’il en soit persuadé. Et là, il y a loin de la coupe aux lèvres. Avoir raison sans le peuple est aussi efficace que d’avoir tort. C’est là que nous avons déjà parlé des apports de l’ADES2, de Syriza, de Podemos, non dans leurs lignes politiques que nous ne partageons pas entièrement mais dans le renouvellement de leurs pratiques sociales qui leur a permis de combler le fossé avec leur peuple ou avec leur électorat. Sans ce ressourcement à la nécessaire nouvelle modernité de la lutte en partant des désirs subjectifs des couches populaires, il importera peu d’avoir raison ou tort. Car partir des désirs subjectifs des couches populaires, est indispensable pour la transformation culturelle, sociale et politique. Et ces désirs n’ont que peu à voir avec ceux des couches moyennes radicalisés qui sont dans les partis. Parler de la nécessité de l’éducation populaire sans jamais la pratiquer est bien évidemment une impasse. D’autant que pour certains militants, l’éducation populaire est le contraire de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être,elle ne serait pour eux que la continuation de la pratique inefficace des discours de meetings des sur-diplômés , jeunes ou moins jeunes, expliquant au bas peuple, la voie de la France.
Ils étudient peu les lois tendancielles (économiques, institutionnelles, écologiques, etc.) de la formation sociale capitaliste dans laquelle nous sommes. Tout n’est pas possible par la simple volonté humaine des militants. Les transformations sociales et politiques ont toutes été réalisées dans l’histoire lors d’un paroxysme d’une crise systémique majeure qui a déconstruit le vieux monde et désinstitué les lieux politiques habituels de la lutte. Dans ces cas, il y a eu conjonction du paroxysme d’une crise systémique majeure avec un peuple mobilisé, une nouvelle hégémonie culturelle, une théorie et une stratégie révolutionnaires, efficace, des bases d’appui (les « casemates » d’Antonio Gramsci), des lieux politiques réinstitués. Il faut donc avoir une praxis nouvelle qui lie l’étude objective des crises systémiques et le lien subjectif avec le peuple mobilisé dans la lutte. Marx le disait à sa façon dans son livre sur le 18 brumaire : « La révolution sociale…ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution… doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c’est le contenu qui déborde la phrase. » Sauf que Marx parlait du XIXe siècle et nous en sommes au XXIe siècle. Mais son analyse est toujours bonne même si lui s’est trompé dans la temporalité du capitalisme. Mais ceci est un autre débat.

Voilà pourquoi l’action de résistance du mouvement syndical revendicatif et du mouvement associatif revendicatif contre le démantèlement des conquêtes sociales et du droit social est une nécessité première quoique largement sous-estimé par nombres de militants politiques de l’Autre gauche. Car c’est l’état de cette résistance qui entérine juridiquement les résultats de la lutte des classes. Mais ce recul du droit social n’est pas du à la méchanceté des dirigeants politiques qu’il faut pourtant combattre, ni au manque de volonté des militants et du peuple, mais il est du à la crise du capitalisme, qui ne peut plus assumer la redistribution que codifie le droit social. Bien sûr, ce n’est pas le Code du travail qui bloque l’emploi, ce ne sont pas les salaires trop hauts, ce qui bloque l’emploi c’est la crise du profit, à laquelle les patrons ne peuvent répondre que par la casse des salaires (donc du droit social) et les syndicats par la défense des acquis. La faiblesse de la position défensive, c’est qu’on ne peut pas vaincre les lois de l’économie en les ignorant, tandis que pour mener l’offensive, la classe dominante n’a besoin que de gérer la situation. Le recul du droit social va donc continuer, aussi lentement et cahin-caha que le fut son avancée, mais aussi inexorablement, si la classe dominée et ses militants restent dans l’illusion du droit social.
Si la croyance religieuse de la possibilité d’une Europe sociale au sein de la zone euro mais aussi au sein de l’Union européenne est une impasse, cela n’entraîne pas d’abandonner la lutte des classes pour n’avoir comme priorité que la sortie de l’euro en rejetant tous les autres combats pour après-demain. D’abord parce que le néolibéralisme peut agir sans l’euro (voir les pays de l’UE hors de la zone euro, voire la vielle période du SME des années 80, etc.), mais aussi parce qu’il faut plutôt clarifier le complexe que faire croire que tout est simple en développant une prééminence surplombante qui résout tout (la sortie de l’euro à froid par exemple qui n’est qu’une autre croyance). Même si nous ne partageons pas la ligne Tsipras, il convient de lire l’interview qu’il a donnée à l’antenne de Sto Kokkino3. L’entretien, conduit par Kostas Arvanitis, le directeur de cette radio, montre le complexe de la situation, bien loin des rodomontades des Montebourg et autres Varoufakis.
Si la nation reste un mode d’action indispensable, n’en déplaise aux alter-européistes majoritaires dans la gauche de la gauche (les victoires de Podemos à Madrid et à Barcelone en attestent), elle n’est pas le seul espace d’expression de la souveraineté populaire, n’en déplaise aux souverainistes qui fétichisent l’Etat-nation. La souveraineté peut aussi prendre la forme d’une « autonomie populaire » où les citoyens, les assurés sociaux (la Sécu de 1945 à 1967 par exemple), les travailleurs, prennent les choses en main. Tout simplement parce le combat doit porter contre le capital, donc contre les rapports sociaux capitalistes et non contre des personnes ou groupes de personnes X ou Y même si ces derniers sont l’expression du capital. Vouloir la fin d’une oligarchie demande le changement des rapports sociaux de production et pas simplement le remplacement de X par Y, c’est-à-dire d’un oligarque par un autre.

Si la laïcité et la République sociale sont indispensables en regard de la culture du peuple français et de ses couches populaires, n’en déplaise aux alter-européistes plus facilement communautaristes, c’est parce que l’ensemble des principes constitutifs de la République sociale déterminent un schéma d’organisation culturelle, sociale et politique du monde à venir et ne sont pas de simples idées désincarnées. Mais comme le dit Marx dans la phrase ci-dessus, les souverainistes utilisent leurs réminiscences historiques pour se dissimuler à eux-mêmes le contenu de la transformation sociale et politique à l’ordre du jour.

Les évolutions politiques possibles dans les nations européennes peuvent avoir une grande influence. Par exemple, si Jeremy Corbyn devient leader du parti travailliste anglais à la mi-septembre 2015, si Podemos fait une percée aux législatives espagnoles à la fin de l’année, cela pourrait peser plus que la réunion européenne du plan B, n’en déplaise à ses thuriféraires !

Si l’Union européenne et la zone euro sont des carcans qui ne permettent pas des politiques progressistes, n’en déplaise aux thuriféraires de l’Europe sociale dans l’Union européenne, le point de passage obligé est la lutte contre les politiques austéritaires dans chaque pays doublé d’un déploiement des conditions nécessaires à la réinstitution d’une gauche de gauche.
La stratégie de l’évolution révolutionnaire est souvent mal comprise. Penser le processus révolutionnaire sur un temps moyen ne veut pas dire qu’il faille poser une condition préalable (par exemple la sortie du carcan de l’euro) pour n’engager les étapes suivantes qu’après. L’expérience montre que dans ce cas, c’est la droite et l’extrême droite qui gagnent à tous les coups. Il faut travailler toutes les conditions en même temps dans une globalisation des combats et penser la succession des batailles mais toujours dans la globalisation des combats4. La Révolution française, la Révolution soviétique, le Conseil national de la Résistance, sont des moments singuliers non reproductibles hors des conditions qu’ils ont connues et qu’on ne rencontrera plus jamais. Il faut tirer sa poésie de l’avenir et non du passé semble dire Marx dans la phrase ci-dessus.
Elaborons la poésie de l’avenir !

  1. Le souverainisme est une idéologie qui stipule qu’il faut abandonner, dans un premier temps, toute lutte en dehors de celle pour la souveraineté nationale. Le souverainisme est une idéologie au service de la droite et de l’extrême droite dans laquelle tombe trop facilement une partie minoritaire de l’Autre gauche, qui la confond avec la souveraineté populaire.
    Il faut séparer la République, qui implique à la fois la souveraineté populaire et la souveraineté nationale, du souverainisme, qui opère une alliance gauche-droite, voire extrême droite, pour tenter de supprimer progressivement la lutte des classes de nos nécessités militantes.
    Nous sommes, nous, pour la souveraineté populaire dans la République sociale. Cette souveraineté s’exprime de deux façons complémentaires :
    – par la souveraineté nationale, indispensable contre les communautaristes, alter-européistes et mondialistes,
    - par l’autonomie populaire (les soviets, la Sécu de 1945, les assemblées de grève, etc.). []
  2. http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/lhistoire-grenobloise-de-lassociation-pour-la-democratie-lecologie-et-la-solidarite-ades/7396217 []
  3. http://www.humanite.fr/alexis-tsipras-le-peuple-grec-tente-de-sechapper-de-la-prison-de-lausterite-rattrape-il-ete-place []
  4. Pour aller plus loin, voyez nos livres dans la Librairie militante (achat en ligne ou par envoi d’un chèque). []