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Publié le 9 décembre 2018 – 10 h 36 min , par

NDLR : Ce texte a été rédigé à la veille du samedi 8 décembre.

« La promptitude à croire le mal sans l’avoir examiné est un effet de l’orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine d’examiner les crimes ! » La Rochefoucault

Beaucoup de militants geignaient que la mobilisation était difficile. Bien évidemment, en tant que responsables associatifs, ils pensaient que gérer les affaires courantes en ressassant quelques slogans plus ou moins justes sans aucun projet politique était une pratique normale. En tant que responsables syndicaux, ils pensaient qu’organiser des randonnées paisibles de « syndicalistes rassemblés sur le moins disant revendicatif » sans aucune efficacité entre République, Nation et Bastille (ou l’équivalent en province) était la pratique normale d’un syndicat. Rappelez-vous les records de France de démobilisation des 22 mai, 9 octobre et 1er décembre derniers. En tant que responsables politiques de gauche, ils trouvaient normal de faire des campagnes électorales sans étudier les conditions nécessaires de la transformation sociale et politique. L’apothéose mystique fut la dernière législative partielle de la première circonscription de l’Essonne où tous les candidats de gauche sans exception ont bénéficié de la grève du vote de la grande majorité des couches populaires ouvrières et employées, y compris des couches populaires d’origine maghrébine (alors que la candidate de gauche restant au deuxième tour était d’origine marocaine) ! Record de France avec 83% d’abstention aux deux tours dans une circonscription gagnable pour la gauche. Et des militants déboussolés car même ceux qui ont fait du porte-à-porte ne connaissaient pas le réel de cette circonscription.

Dans le monde, l’extrême droite continue à progresser malgré les lignes stratégiques sublimes des grands leaders. L’alternance des néolibéraux mondialistes et des néolibéraux de l’union des droites s’effectue inexorablement. Jusqu’à l’Andalousie où la gauche vient de perdre 17 sièges (les socialistes ont perdu 14 sièges et Podemos 3 sièges), si bien que l’union des droites est aujourd’hui majoritaire dans ce parlement.

Et sans crier gare, le mouvement des gilets jaunes est arrivé depuis quelques semaines. Et sa mobilisation est supérieure actuellement au syndicalisme rassemblé et semble davantage rassembler que les partis politiques de gauche. Et surtout, il est soutenu par l’opinion publique ! Alors, on crie que cela n’est pas clair, que l’extrême droite soutient le mouvement, que les gilets jaunes ne sont pas polis, qu’ils ne sont pas respectueux de l’ordre ancien, etc. Jusqu’à l’arrivée du programme en 42 points de la délégation des gilets jaunes (voir le texte ci-après dans ce numéro). Et le militant de gauche de dire : « mais je suis d’accord sur 90 % des revendications » ! Et même : « certaines revendications justes des gilets jaunes n’apparaissent même pas dans le programme de mon organisation » !

Eh oui, pour les couches populaires ouvrières et employées qui ne votent plus, pour les couches moyennes déclassées ou en voie de déclassement, pour la France périphérique qui souffre de la gentrification, c’est le ras-le-bol ! Et, elles ne se sentent pas concernées aujourd’hui par les syndicats organisateurs de randonnées « qui font où on leur dit de faire ». Ils ont refusé d’être parqués au Champ de Mars alors que les syndicats ont accepté, il y a peu, de faire des tours de manège près de la Bastille. Ils sont malpolis comme l’étaient les jacqueries du Moyen Age, les sans-culottes en 1791 lorsqu’ils ont vu les monarchistes constitutionnels leur voler leur mouvement, comme les communards, etc.

Sans aller jusqu’au soupçon d’infiltration, même avec quelques centaines de casseurs, on peut se demander pourquoi la police n’est pas intervenue immédiatement [le samedi 1/12] comme on l’a vu lors du cassage de l’hôpital Necker ou lors de la manifestation du 1er mai 2018 à Paris ! On peut aussi s’indigner de la façon dont viennent d’être traités les lycéens de Mantes-la-Jolie et des violations de la loi pénale relevées par Régis de Castelnau (dans https://www.vududroit.com/2018/12/mantes-jolie-castaner-belloubet-duettistes-de-honte/).

Ici et là, des structures syndicales locales en appellent à la convergence des luttes (voir les « Documents significatifs » dans ce numéro) ; c’est encore peu développé mais derrière ce slogan, il y a la perspective de construire ensemble et non que l’un rejoigne l’autre !

On nous rétorquera qu’ici ou là, il y a eu des dégradations et des propos critiquables de certains gilets jaunes. Certes ! Et nous ne les excusons pas ! Mais est-ce qu’un tag sur un édifice public est plus important que l’impossibilité de manger correctement, de se soigner, de vivre, ou de hurler aux injustices sociales, etc ? Plus de 8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté ! Voilà ce que nous devons questionner dans le débat. Oui, il faut lutter contre le racisme et l’homophobie, mais il faut aller aux causes et agir sur les causes. Et de ce point de vue, les pouvoirs publics ont une grande responsabilité car ils n’agissent pas sur l’ensemble des causes du racisme et de l’homophobie. Et est-ce que les organisations associatives, syndicales et politiques de gauche sont toutes immunisées contre le racisme ? Bien sûr que non ! Le racisme anti-arabe, anti-musulman, anti-juif, anti-blanc est malheureusement présent dans ces organisations. Conclusion provisoire avec Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire ! »

Reste le débat sur le projet politique pour faire converger toutes ces colères. Or le projet politique ne se résume pas à un programme. Ou dit autrement, un catalogue de mesures n’est pas un projet politique. Nous sommes dominés par un modèle politique néolibéral, nous devons travailler à un modèle politique alternatif. Le nommer et le mettre en débat démocratique dans un dispositif d’éducation populaire refondée et enfin définir le chemin pour y aller. Tout cela s’appelle un projet politique. Alors, on nous demande de participer à des débats « les raisons de la colère » ou sur le projet et le modèle politique. Mais pourquoi si peu de débats organisés sur ces sujets ? Allez ! Hauts les cœurs !